
N° 3986, du 25 septembre au 1er octobre 2025
RENAUD
« MA FILLE LOLITA M’A SAUVÉ »
Alcoolisme, famille, musique
POUR LA PREMIÈRE FOIS, LE CHANTEUR ET LOLITA SE CONFIENT
« LOLITA EST CELLE QUI ME CONNAÎT LE MIEUX »
C’est la première fois qu’ils prennent la pose et la parole ensemble. Renaud l’avait rendue célèbre, enfant, en lui chantant sa tendresse. Aujourd’hui, leur complicité ne se décline pas qu’en refrains cultes. Il collectionne les BD, elle en écrit. Ces deux hypocondriaques veillent surtout l’un sur l’autre comme sur un trésor fragile. Ces derniers mois, Lolita a pris en main la carrière du troubadour cabossé, qui célèbre 50 ans de succès mais aussi d’excès. Elle a supervisé un ouvrage, « Renaud. Le livre », à paraître le 10 octobre, riche de documents intimes et de révélations sur le clan du phénix… Qui nous annonce son retour sur scène en mai 2026 !
PHOTO HÉLÈNE PAMBRUN
RÉCIT BENJAMIN LOCOGE

La fille du chanteur sort un livre sur son père dont elle est devenue la manageuse. Nous nous sommes assis sur un banc cinq minutes avec eux…
« La Lola que tu as créée est comme une cape de super-héroïne », écrit-elle dans la préface du livre qu’elle lui consacre. Née en 1980, le jour de la Saint-Amour, une semaine après le mariage de ses parents, Lolita Salomé Floriana Séchan a grandi dans l’ombre. Parfois loin de son père mais toujours escortée par la lumière durable des chansons composées pour elle, de « Morgane de toi » 91983) à « L.O.L.I.T.A » (2019). Renaud parle peu, comme son père, Olivier, avec qui les rapports étaient compliqués. Une blessure, et une erreur que l’éternel écorché ne veut pas reproduire avec sa fille. La plus belle œuvre de sa vie.



Séance de dessin sur une peau « plus sucrée qu’un pain au chocolat », en 1983.



Par Benjamin Locoge
Longtemps elle a préféré être loin de ce monde. Lolita Séchan est pourtant connue de tous les Français et de tous les fans de son père. Dès 1983, trois ans après sa naissance, Renaud était « Morgane de toi ». La petite fille apparaît même dans les bras de son père sur la pochette de l’album, vendu à plus de 1,5 million d’exemplaires. Avant d’enfoncer le clou deux ans plus tard en lui dédiant « Mistral gagnant ». Les années passent mais les chansons restent. Et Lola, le double de Lolita en chanson, devient un personnage à part entière du répertoire paternel, tantôt boudeuse, tantôt amoureuse. « J’ai reçu de l’amour par procuration », raconte Lolita, installée face à son père à La Closerie des lilas, son ancien QG parisien, « tout en étant une enfant qui aime plus que tout son père et qui admire plus que tout son œuvre. La complexité a été de trouver ma place entre le personnage qu’il a créé et celle que je suis vraiment ».
L’enfance bénie des dieux de Lolita va pourtant être le début de l’enfer pour le chanteur. Plus Lolita grandit, plus il glisse dans une profonde dépression. Quand Lolita entre dans l’âge adulte, Renaud, lui, plonge dans le Ricard. « Le médicament contre mes névroses », admet le patriarche, 73 ans aujourd’hui. Mais Lolita a sauvé sa peau, vivant comme elle le pouvait alors, privilégiant sa vie de jeune femme, jamais loin des tumultes de La Closerie. C’est Dominique, sa mère, dont Renaud a divorcé en 2001, qui va porter le Renard de longues années, rechute après rechute. « En 2019, reprend Lolita, j’ai expliqué à ma mère qu’il était temps que je prenne le relais. Je lui ai proposé d’arrêter de s’occuper de lui, j’ai considéré que c’était désormais à mon tour, en femme adulte. » Avec Bloodi et Pierrot, les deux assistants de Renaud, qui se relaient chaque semaine auprès de lui, Lolita gère une première cure de désintoxication en février 2019. Renaud a chuté dans les escaliers de La Pétouze, sa maison de L’Isle-sur-la-Sorgue, et entre dans une clinique spécialisée de Montpellier avec un bras dans le plâtre et un traumatisme crânien. Il vient de perdre coup sur coup son frère et sa mère adorée, cherche désespérément l’inspiration.
Il admet alors qu’il doit se soigner. Mais le traitement ne suffit pas. Il commande une bière dès sa sortie de l’établissement. Deux ans plus tard, Lolita l’accompagne cette fois en Suisse. Il est temps de tout recommencer. Nouveau sevrage, nouveau protocole et nouvelle ambition : Renaud veut remonter sur scène, retrouver son public. Alors cette fois il s’accroche. « Je n’ai plus rien touché depuis quatre ans », nous dit-il fièrement. La vie, depuis, a redonné des couleurs au chanteur plus trop énervé. La rencontre avec Cerise le 12 mai 2022, le lendemain de ses 70 ans, un mariage deux ans plus tard, 130 dates de concert et Lolita à ses côtés en tant que manageuse, depuis un an officiellement. « Disons que nous avons mis de l’ordre dans notre manière de fonctionner en la cadrant », explique la jeune femme. Cette année, Renaud et Lolita ont décidé de célébrer les 50 ans de carrière du premier : un concert autour de ses chansons a eu lieu en juillet aux Francofolies de La Rochelle, des rééditions en pagaille viennent combler les fans. Mais Lolita a surtout veillé au destin d’un beau livre, écrit avec le journaliste Erwan L’Eléouet, dans lequel ils retracent toute la vie de Renaud, illustré par de nombreuses archives personnelles et inédites. « Je voulais montrer combien mon père a été le premier à s’exprimer sur des sujets de société majeurs, je voulais raconter vraiment le bonhomme que l’on connaît, ses engagements, ses révoltes, mais remettre aussi un peu d’ordre dans une histoire pas toujours exacte. » « Lolita est celle qui me connaît le mieux, rugit Renaud de sa voix caverneuse. Je l’ai accompagnée comme j’ai pu. » Lolita tient avant tout à rappeler « qu’il y a peu d’artistes qui se sont autant impliqués socialement et politiquement. Mon père a fait un travail de proximité, sans se vanter, il a concrètement aidé les gens. Et moi, ça a construit ma colonne vertébrale de femme féministe ». Son seul regret ? « Que l’on n’entende plus beaucoup de voix comme la sienne actuellement. » Le regard bleu de Renaud s’illumine. « Je ne saurais pas expliquer pourquoi personne n’a pris le relais. Mais pour moi, à l’époque, c’était vital, c’était nécessaire, je ne pouvais faire autrement que de défendre les minorités opprimées. »
« Avec ma mère, on était comme des sentinelles, rappelle Lolita. Il fallait que le moins de monde possible soit au courant de son état »
Cette nécessité, estime Lolita, trouve ses racines dans une histoire familiale complexe. Si Renaud a toujours cru être le cinquième des six enfants d’Olivier Séchan, ils étaient en réalité huit. D’une première union avec Renée Vincent, Olivier avait d’abord eu Catherine, décédée à l’âge de 2 ans d’un arrêt cardiaque. Puis vinrent Nicolas et Christine. Durant la guerre, alors que Christine se repose dans un sanatorium, Nicolas et Renée quittent Paris pour Falaise, en Normandie. C’est là qu’ils sont tués en 1944, lors de bombardements alliés. Quand Olivier récupère Christine en 1945, il est accompagné de Solange Mériaux. La petite fille croit alors reconnaître sa mère. La vérité ne lui sera révélée que bien plus tard. Et Renaud, lui, n’apprendra qu’à l’âge de 12 ans la vérité sur ses frères et sœurs aînés. « C’était l’après-guerre, rappelle Renaud, il fallait tout reconstruire. Alors, du passé, on ne parlait pas. Et la culture protestante de mon père a fait qu’il a enfoui ses propres blessures. Mais pour moi, ça a été un traumatisme. » Il y a deux ans, le septuagénaire a fait restaurer la sépulture de Renée, Catherine et Nicolas Séchan. « Il n’y avait plus qu’un tas de cailloux et des gravats, j’ai fait poser une pierre tombale. » Le silence est d’or au domicile des Séchan, avenue Paul-Appel dans le XIVe arrondissement, car Olivier se pique d’écrire des romans policiers, au succès modeste. Renaud l’imite en remplissant des cahiers entiers d’idées, de dessins, de textes. Le voilà un jour journaliste, consacrant un carnet à son idole Hugues Aufray, un autre jour militant, d’autant qu’il a 16 ans au moment de Mai 1968 et que l’envie de tout envoyer valser le taraude. La suite est connue : sept ans plus tard Renaud est le porte-étendard de la justice sociale, lui qui pourfend le pouvoir et le capitalisme dans ses chansons et devient le héros d’une jeunesse en manque de repères. Sa répartie fait mouche auprès du public, son esprit vif, sa culture littéraire plaisent aux médias et sa tendresse emporte le reste. Mais en 1983, trois ans après la naissance de Lolita, Renaud décide de renverser la table. Il se fait construire un bateau pour faire le tour du monde. Il embarque femme et enfant et quitte la France depuis Fécamp. Direction l’aventure ! Seul hic, il n’avait jamais tenu la barre d’un voilier, et Dominique comme Lolita tombent malades dès les premières vagues. « Rétrospectivement, c’était dingue, raconte Lolita. Ça montre combien il avait envie de ne pas s’installer dans le confort d’une vie de chanteur bourgeois aimé du public. Mais pour ma mère et moi ce fut l’enfer. Aujourd’hui encore je ne peux pas monter dans un bus sans être malade. »
En 1985, il chante en URSS. «Le modèle auquel je croyais s’est effondré sous mes yeux», rappelle-t-il
Ce genre d’échappée sauvage se reproduira. Renaud chante en URSS en 1985, première grande claque dans sa « che-tron d’idéaliste. Le modèle auquel je croyais s’est effondré sous mes yeux, rappelle-t-il. Au bout de trois chansons, la salle s’est vidée, parce que l’ordre avait été donné de partir à ce moment-là. Moi qui croyais que les gens en URSS étaient libres, j’ai vu la mainmise du pouvoir sur ses propres ressortissants. Ça a été très violent. » Sa plume devient plus que jamais son arme. Tout en déjeunant à l’Élysée avec François Mitterrand, Julien Clerc et une petite fille dont la présence étonne tout le monde. Éternel paradoxe de l’homme de luttes qui doit frayer avec le pouvoir pour se faire entendre… « C’est Madeleine, la sœur de mon père, qui avait accouché Anne Pingeot dans une clinique d’Avignon, raconte Renaud. Mais, quand j’allais à l’Élysée, je ne savais pas qu’il s’agissait de Mazarine, je n’ai fait le lien que bien plus tard. » Il gardera durant les deux septennats de François Mitterrand un lien amical avec le chef de l’État socialiste, lui envoyant missives et cartes postales, auxquelles il recevait toujours une réponse.

En 1997, le chanteur s’envole pour Cuba avec trois copains. C’est là que son existence se fracasse pour de bon. « Il avait déjà été très marqué par la mort de ses potes Coluche, Desproges et Gainsbourg, reprend Lolita. Petit à petit, des esprits libres, comme lui, disparaissaient et il se retrouvait seul. Mais à La Havane il perd pied. » Renaud se sent menacé en permanence, se croit épié. La crise de parano aiguë l’oblige à se cacher dans sa chambre d’hôtel dont il refuse de sortir. Il faudra que Dominique intervienne à plusieurs reprises par téléphone pour le rapatrier en France. « C’est à mon retour que j’ai commencé à picoler sévère. » Dominique le quitte en 1999. Renaud assiste impuissant à la perte de ce qu’il aimait tant : sa vie de famille. Lolita et Dominique ne seront jamais loin de lui, telles des vigies, mettant trop souvent leurs propres vies entre parenthèses. « On était comme des sentinelles, rappelle sa fille. Il fallait que le moins de monde possible soit au courant de son état réel, il était quand même une personnalité publique. »

Quand Romane, rencontrée sur les bancs de La Closerie, entre dans sa vie en 2002, l’espoir renaît. Neuf ans et un enfant plus tard, retour au point de départ. « Je me désole de ne pas avoir vu Malone grandir, dit Renaud, de ne pas avoir pu m’occuper de lui… » « Mais aujourd’hui tout va mieux », estime Lolita, louant les qualités de son petit frère de 19 ans, brillant élève, qui renoue peu à peu avec un père apaisé, « comme toi, il n’est pas bavard. Mais je sais que sa naissance t’a sauvé ». Lolita se souvient avec douceur de Noëls à Londres, où se retrouvait la famille recomposée. « Tu étais quand même très heureux à cette période, non ? Quand Malone était petit, tu lui chantais des comptines, tu l’emmenais au parc. Après la séparation, en 2011, tout a changé. C’est sûr que nous n’avons pas eu le même père. Mais ce n’est vraiment pas faute d’amour. »

Mon public, c’est mon meilleur pote », dit-il
Alors la faute à quoi ? « Moi, je ne sais pas quoi répondre, rigole Lolita, à part que je suis en analyse depuis vingt-sept ans et que ma situation amoureuse personnelle est compliquée. Mon père, lui, a toujours eu une béquille : ses failles, il a pu les transcender. Ce qui n’a, par exemple, jamais été le cas de ma mère ou de moi. Toute cette souffrance, nous, on n’en a rien fait. Enfin, si, ce livre… » Les yeux de Renaud le trahissent, entre culpabilité et absence totale de réponses. « C’est la vie, peut-être, qui m’a fait du mal, le temps qui passe, mon empathie, mes angoisses… » Lolita l’interrompt. « Mais si je fais un livre sur toi, c’est aussi et avant tout parce que tu as été un père génial. » Et la jeune femme de rappeler ses chasses aux trésors à L’Isle-sur-la-Sorgue, où Renaud mettait tout le village dans sa combine. « Je lui avais demandé d’aller chercher des mûres, rappelle le chanteur. Et elle était tombée sur une vieille bouteille, avec un vieux parchemin. Tout était bidon, mais tout le monde jouait le jeu. » Lolita se souvient aussi des fous rires quand son père déboulait dans sa chambre le samedi soir avec l’air d’avoir fait une grosse connerie. « Je regardais « Perdu de vue », se rappelle Renaud et j’avais appelé le standard de l’émission. « Allô ? Je l’ai vu… » « Qui ça ? » lui demanda la standardiste. « Ton cul », pouffe Renaud, plié en deux de rire par sa blague. « Mais il avait la trouille de se faire choper, nuance Lolita, qu’on vienne le chercher à la maison pour l’engueuler. Comme un môme. Ses hauts et ses bas, j’ai appris à les relativiser, il y a des gens qui vivent des choses pires et qui n’ont aucun moyen d’être aidés. Ce qui n’est pas son cas. »
« Tu as été un père génial », lance-t-elle avant de rappeler ses chasses aux trésors à L’Isle-sur-la-Sorgue où Renaud mettait tout le village dans sa combine
Depuis trois ans, Renaud va mieux. Beaucoup mieux. Si sa parole est amoindrie, son cœur bat de nouveau pour Christine, surnommée définitivement Cerise, une femme de 44 ans, mère de deux enfants et fan du chanteur depuis l’album « Marchand de cailloux », en 1991. « Elle est arrivée au bon moment, estime Renaud, qui crevait de solitude. J’avais envie de fusion sentimentale. C’est aussi pour elle que je suis parti en tournée, je voulais qu’elle voie ce que c’est. » C’est également pour elle qu’il a acheté une maison à Rezé, dans la banlieue de Nantes, où il passe une à deux semaines par mois pour être auprès de son épouse et de ses beaux-fils, qu’il adore. Sera-t-elle la muse qui lui permettra de retrouver l’inspiration ? « J’ai écrit trois textes, il m’en manque neuf pour enregistrer un nouveau disque. Pour l’instant, la feuille reste désespérément blanche. Mais ça va peut-être finir par arriver. » Lolita confirme. « La musique a toujours été une carotte pour lui. Je me souviens d’une scène à la clinique de Montpellier. On voulait tous qu’il reste le plus longtemps possible, mais lui s’énervait : « Laissez-moi faire mon métier, je suis un héros populaire ! » En ce moment, il est concentré sur les concerts du mois de mai prochain que l’on organise pour célébrer avec ses amis ses 50 ans de carrière. Il ne pourra jamais rien faire en spectateur. » Renaud acquiesce : « Mon public, c’est mon meilleur pote. » Lui qui a si souvent fréquenté les tréfonds de son âme le sait : même si le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants, la vie heureuse lui tend – enfin – les bras.
Benjamin Locoge


