Renaud : Putain de destin

Studio Magazine

N° 73, mai 1993

EXCLUSIF

RENAUD DANS « GERMINAL »

Pour la première fois, il raconte ses rêves de cinéma.

ACTEUR

Renaud : Putain de destin

Alors que la chanson lui avait fait abandonner ses rêves de cinéma, Claude Berri lui offre « Germinal ». Un acteur est né ? Confidences.

Propos recueillis par Jean-Pierre Lavoignat

Une petite maison dans les pins du Midi. On est à des lieues et des lieues des corons du Nord. Cheveux châtains-roux et barbu, Renaud ne ressemble ni au chanteur de « Putain de camion » ni au héros de Zola, Etienne Lantier, dont il porte l’effigie sur son tee-shirt, et qu’il vient d’incarner pendant six mois sur le tournage de « Germinal », la nouvelle aventure de Claude Berri que l’on verra à la rentrée sur les écrans. Renaud est dans ce no  man’s land où l’acteur reconstruit sa propre identité. Le moment idéal pour le faire parler de cette expérience. Une première. Mais pas la première venue. Ses débuts de cinéma,  Renaud vient en effet de les faire dans un des films les plus attendus et les plus chers de l’année. Excusez du peu. Cela n’a pourtant pas l’air de lui être monté à la tête. Au contraire même… Il semble avoir le trac comme s’il passait l’oral du bac, grille cigarette sur cigarette, essaie de maîtriser sa nervosité et parle d’une voix aussi douce que son regard est clair. Comme pour atténuer les effets de cette rencontre avec le cinéma que le destin a mis sur sa route…

– Pensiez-vous faire du cinéma un jour ?

Renaud – Bien sûr. Je n’ai même pensé qu’à ça pendant des années. Quand t’es adolescent, sous prétexte que t’es un peu plus déconneur que les potes, t’imagines que t’es fait pour brûler les planches. Aussi loin que je me souvienne, en dehors des périodes où j’ai voulu être pompier ou pâtissier, j’ai toujours voulu être comédien.

– Ça venait d’où, à votre avis ?

Renaud – Je ne sais pas. J’aimais l’idée de jouer la comédie. Comme j’aimais jouer aux cow-boys et aux indiens. C’était la même chose. Il y avait aussi, je crois, l’envie inconsciente de faire un métier pas ordinaire, qui te distingue un peu de tout le monde, du « métro-boulot-dodo » environnant. En fait, ma voca­tion s’est beaucoup affirmée après les événements de mai 68. J’avais alors 16 ans. Elle n’était basée sur aucun talent  particulier mais, en même temps, j’avais le sentiment d’être le meilleur acteur du monde ! Je me disais : « Pourquoi Visconti, il a pris l’autre pour jouer Tadzio dans « Mort à Venise », et pas moi ? » A l’époque, j’étais joli garçon ! (Rires.)

– Tu allais beaucoup au cinéma ?

Renaud – Sans doute plus que mainte­nant ! Toute mon enfance, je suis allé à l’Univers à la séance à un franc le jeudi après-midi (le mercredi d’aujourd’hui). Et puis, entre 14 et 18 ans, j’ai dû y aller deux-trois fois par semaine. J’aimais les mêmes choses qu’aujourd’hui. C’est-à-dire des films qui me remuent, qui me bouleversent, qui me font voyager… « Easy Rider », « Z », « Mort à Venise ».  Et des dizaines d’autres. « Les valseuses » bien évidemment, comme des millions de personnes de ma génération.

– Et il t’est arrivé de jouer la comédie à l’époque ?

Renaud – Oui. Au Café de la Gare… J’avais rencontré Patrick Dewaere, Sotha et Dominique Maurin (le frère de Dewaere) à Belle-Ile. On était à Pâques. C’était en 70 ou 71. On avait sympathisé et à la fin d’une soirée- qui avait dû être bien arrosée – j’avais pris ma guitare et j’avais gratouillé quelques trucs. Mes premières chansons. Ils s’étaient bien marrés. Et ils en avaient déduit que comme je chantais un peu, je devais être à l’aise en public et ils m’avaient proposé de remplacer dans leur spectacle « Robin des Quoi ?  » un de leurs potes, Gégé, qui s’en allait aux Etats-Unis.

« Et pourquoi Visconti, il a pris l’autre pour « Mort à Venise » et pas moi ? »

– Quel a été ton sentiment quand tu t’es retrouvé sur scène ?

Renaud – J’étais littéralement mort de trouille. En même temps, j’aurais pu tomber plus mal. Au niveau de l’ambiance, de la discipline de travail, je découvrais tout. Dewaere, Coluche, Miou-Miou, Romain Bouteille, le café-théâtre… Et la folie que ça représentait alors. C’était juste au moment où le Café de la Gare devenait un vrai phénomène. C’était l’explosion ! Mais le Gégé est revenu plus tôt que prévu et tout naturellement, je lui ai rendu sa place. J’ai eu la fierté – la faiblesse, plutôt ! – de ne pas vouloir m’incruster dans cette équipe dont tout Paris vantait les charmes. Je suis juste revenu les voir de temps en temps. Mais du coup, lorsque six mois après, Gégé a envisagé de se barrer à nouveau et que je m’apprêtais à le remplacer, ils m’ont dit : « Non, on est désolés, on a un autre copain qui est sur le coup. – Ah bon. Comment y s’appelle ?- Il s’appelle Gérard Depardieu. » Mais regarde, finalement, ça n’a rien changé : dans « Germinal », j’ai eu le rôle principal, et lui le deuxième ! (Rires.)

– Tu faisais quoi dans la vie ?

Renaud – Je bossais dans une librairie du Quartier latin. C’était alors un quartier chaud, vivant, gauchiste. J’avais commencé comme magasinier puis j’ai continué, quand j’ai arrêté définitivement mes études au printemps 69, comme vendeur. Et aussi comme… marionnettiste ! Au sous-sol, le mari de la patronne, un vieux Sicilien, avait installé un théâtre de marionnettes. Je faisais aussi la déco des vitrines. Suite à mon incursion rapide au Café de la Gare, j’ai même pris des cours de comédie chez Tania Balachova.

– Et ça te plaisait ?

Renaud – Pas trop. Y’avait un côté académique, classique, un poil poussiéreux… Corneille, Racine… Je sentais que c’était pas vraiment mon truc. J’avais assez de lucidité pour me rendre compte que même si je crevais d’envie d’être comédien, j’avais pas forcément les capacités pour. Je me sentais plus proche de ce qui se faisait au Café de la Gare. Un jeu plus quotidien, plus naturel… Il m’est arrivé d’écrire mes propres textes en alexandrins que je jouais et que j’attribuais à un auteur du XIXe siècle ! J’avais Jean-Pierre Darras et Maurice Garrel comme profs et ils se marraient bien. J’ai dû rester là une saison. En fait j’attendais. Je rêvais que Visconti ou Louis Malle allaient un jour me téléphoner chez moi ! Je me disais : « Un jour, ça tombera ! »

Avec Claude Berri sur le tournage.

– Et comme ce n’est pas tombé, tu as donc choisi de devenir chanteur…

Renaud – Je n’ai pas vraiment choisi. C’est une suite de coïncidences. Depuis longtemps, comme tous les adolescents, j’écrivais mes états d’âme. Souvent en rimes. Parce que j’avais été bercé toute mon enfance par Brassens. Après, j’ai été fan de Hugues Aufray et de Bob Dylan. Et J’ai commencé à… comment dire ?… disons, à politiser mes poèmes. A leur donner une couleur un peu folk-song. En mai 68, j’ai rencontré un chanteur qui s’appelait Evariste. Un jour, dans la Sorbonne occupée, dans une salle où je vivais alors, j’ai tapé le texte d’une des chansons qu’il venait d’écrire et qu’il a chanté une heure après ! C’était curieux. Je me suis mis à écrire un texte inspiré de tout ça. C’était « Crève salope ». J’ai pris trois accords classiques et j’ai inventé une mélodie. Ça a fait une chanson. Alors je n’ai plus arrêté. Tout était sujet à une chanson. J’en faisais deux par semaine. Des chansons d’amour quand je tombais amoureux – c’est-à-dire très très régulièrement ! Ou des chansons politiques. Dès que Franco garrottais les Basques en Espagne, dès qu’il y avait une grève à Billancourt et que les flics chargeaient et assassinaient Pierre Overney… Un peu comme un journaliste écrit ses articles. Je les chantais pour quelques potes dans des chambres de bonnes enfumées. Ou à la fin des boums du samedi soir, dans la cuisine, pour séduire les gonzesses… Puis – je résume !- de fil en aiguille, de rencontre en rencontre, j’ai finalement été remarqué dans un caf’conc’ sur les Champs-Elysées où m’avait engagé Paul Lederman (imprésario de Coluche), par une productrice qui m’a fait faire mon premier disque. Et voilà. Ce disque a eu un petit succès d’estime dans tout le réseau, à l’époque bien vivant, des MJC. Et c’est le deuxième album avec « Laisse béton » qui a été le démarrage de tout. Mais même à cette époque-là, j’étais encore persuadé que la chanson, c’était… un gadget.

– En attendant d’être comédien ?

Renaud – Oui. Exactement. D’ailleurs, je continuais à arpenter les couloirs de la SFP aux Buttes-Chaumont où j’avais déposé un dossier et des photos, en espérant décrocher des petits rôles – ou plutôt des grands ! – dans des dramatiques télé. J’en ai fait quelques-unes d’ailleurs. Trois ou quatre.

– A quel moment dirais-tu que, dans ta tête la chanson a vraiment pris le dessus sur le cinéma ? 

Renaud – Quand j’ai commencé à bien marché, ou plutôt à faire beaucoup de tournées. Avec un vrai orchestre derrière moi. Quand j’ai commencé à prendre mon pied sur scène. C’est quand même quelque chose. Le public, les briquets allumés, et tout ça… (Rires.) Et puis aussi quand ce que je faisais a commencé à me plaire. Au début, j’aimais pas ma voix, j’aimais pas mes arrangements, j’aimais pas trop mes chansons, et puis, à partir de l’album « Marche à l’ombre », j’ai commencé à trouver ça pas mal !

– J’imagine qu’à partir de ce moment-là, on a dû te faire des propositions de cinéma !

Renaud – Bien sûr. Et j’ai tout refusé. D’abord par une espèce de réflexe de vengeance ! Ça faisait quand même dix ans que je ramais, que j’espérais. Je m’étais assez souvent fait fermer la porte au nez ou refuser des rendez-vous, ou virer d’un casting… Et (…)

  

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