N° 3945, du 12 au 18 décembre 2024
Renaud réédite son album préféré : « Les chansons sont arrivées d’un coup, et je les trouve encore magnifiques. »
Interview Benjamin Locoge / Photo Hélène Pambrun
LA NOSTALGIE SELON RENAUD
Le chanteur cabossé fête les 30 ans de son album préféré, « À la belle de mai », avec un magnifique coffret et revient sur l’histoire de ses chansons les plus marquantes.
Le chanteur énervé célèbre les 30 ans de son album préféré, « À la Belle de mai », avec un magnifique coffret. Il revient avec nous sur l’histoire de son chef-d’œuvre.
Il en parle avec des étoiles dans les yeux. Quand Renaud évoque sa discographie, c’est toujours en plaçant « À la Belle de mai » au sommet de son œuvre. En 1994, le chanteur sort d’une décennie magnifique, qui l’a vu conquérir le cœur des Français au mitan des années 1980 avec « Morgane de toi » et « Mistral gagnant », qui se vendent à plus d’un million d’exemplaires chacun. « Putain de camion », écrit en hommage à Coluche, et « Marchand de cailloux » lui permettent de se produire partout en France dans des salles affichant complet. Renaud a imposé sa plume, son regard féroce sur le monde politique, ses coups de cœur, ses coups de sang et sa poésie humaniste.

Le chanteur énervé célèbre les 30 ans de son album préféré, « À la Belle de mai », avec un magnifique coffret. Il revient avec nous sur l’histoire de son chef-d’œuvre.
raison à l’auteur: «À la Belle de mai» se doit de figurer au pinacle de son travail. Le voilà qui arrive – en avance – dans son café parisien préféré. «On se met au boulot?» demande-t-il de sa voix rocailleuse.
Paris Match. Vous avez souvent déclaré qu’ «À la Belle de mai» était votre meilleur album. Qu’est-ce qui vous plaît tant dans ce disque ?
Renaud. L’urgence dans laquelle il a été fait. Les chansons sont arrivées d’un coup, et je les trouve encore magnifiques. «La médaille», «Son bleu», «Le petit chat est mort» ou «C’est quand qu’on va où», je les interprète toujours sur scène. Et j’aime sa tonalité acoustique.
Vous aviez tout enregistré chez vous.
Parce qu’il y avait une bonne acoustique. Surtout dans les toilettes, où j’ai fait les voix. L’endroit se prêtait bien au piano, aux cordes, à la trompette… J’avais demandé à Jean-Louis Roques de m’accompagner dans ce projet, il avait très bien compris ce que je voulais.

Julien Clerc signe la musique de trois morceaux. Pourquoi aviez-vous fait appel à lui ?
Parce que mes copains me disaient : «Arrête de demander des chansons à tes potes, demande à des gens connus, tu as quand même des amis dans le métier.» Alors j’ai envoyé trois textes à Julien Clerc et il m’a tout de suite proposé des musiques. C’est la première fois qu’il travaillait dans ce sens-là, j’étais fier! [Il sourit.]
C’est aussi la première fois que vous écriviez sur un flic, Willy Brouillard.
Oui, mais un pauvre flic paumé, décrié par les jeunes, épuisé par les vieux. La chanson m’avait – un peu – réconcilié avec la police. Elle était inspirée d’un personnage réel… un délinquant, évidemment.
Sur «À la Belle de mai» vous chantiez avec l’accent marseillais et vous vous foutiez de la gueule de Bernard Tapie.
Ah oui. Je l’avais naturellement car je pas sais déjà beaucoup de temps dans le Midi, près de Marseille. Et j’avais travaillé avec le Bouvier, un dictionnaire du parler marseillais. Tapie, lui, n’a jamais réagi.
Avec «C’est quand qu’on va où ?», vous célébriez encore et toujours l’enfance.
C’est un titre sur l’école et les mômes qui s’y emmerdent. Le gamin qui choppe 500 lignes à faire parce qu’il bavarde, c’était moi. La phrase: «l’essentiel, c’est d’apprendre l’amour des livres qui fait que tu peux voyager dans ta chambre autour de l’humanité», c’est ce que mon père aurait pu me dire. C’est lui qui m’a offert mon premier livre – un volume de la bibliothèque rose qu’il avait écrit. Et qui m’a filé le virus, m’a ouvert un monde… Mais le premier qui m’ait réellement marqué c’est «Paroles», de Prévert.
«Si les élections, ça changeait vraiment la vie, il y a un bout de temps que voter serait interdit.» Une attaque de la classe politique ?
Oui, et rien n’a changé. Mais c’est la force des grandes chansons : qu’elles soient intemporelles. Elles touchent tous les milieux, à toutes les époques. Je m’en suis rendu compte dès l’écriture… Aujourd’hui Gauvain Sers la reprend en concert par exemple…
«La force des grandes chansons : elles sont intemporelles»
Dans «Le sirop de la rue», vous flinguiez Disney et «Le Figaro». Vous ne le regrettez pas?
Absolument pas. Je trouve toujours que Disney prend les enfants pour des cons. Et que «Le Figaro» est réac.
À plusieurs reprises, vous interpelliez la religion dans ce disque.
Parce que Dieu m’énervait. Et m’énerve encore. Heureusement que je n’ai jamais cru en lui.

(Parlophone/Warner).
En tournée actuellement, le 14 décembre à Roubaix et le 21 à Deauville.
Dans «Devant les lavabos», vous rendez hommage aux femmes.
[Il coupe.] Cette chanson est une merde. On ne comprend même pas pourquoi les gonzesses foutent le camp à la fin de la chanson. Ce n’était même pas pour la rime…
Et pour «Cheveu blanc»? Ça vous inquiétait de voir votre tignasse blanchir à 40 ans ?
J’avais un seul cheveu blanc ! Ça allait encore à cette époque… Mais c’était aussi un texte pour me moquer des sportifs que je n’aimais pas. Et que je n’aime toujours pas.
«Le petit chat est mort», c’est une histoire vraie?
Ah non, c’est une phrase de Molière. Mais c’est ma fille qui m’avait demandé un texte sur un chat. Et j’ai réussi à en faire une chanson anticléricale. Ça m’a toujours amusé d’aller titiller les gens sur ce terrain-là…
Vous racontez sur scène que «Son bleu» est ce que vous avez fait de mieux. Carrément ?
C’est la chanson que je préfère de tout mon répertoire, oui. Elle est bien construite, elle a du sens et elle m’a demandé beaucoup de boulot. Elle raconte l’histoire d’un type qui se retrouve mis à la porte de son usine à 50 ans et qui s’est fâché avec son fils. C’est un peu ce que mon grand-père maternel a vécu. C’était ma manière de participer à la lutte armée. Et pour ça, je n’ai pas pris les armes, j’ai pris mon stylo. [Il sourit.] Je la chante tous les soirs.
«Mon amoureux», était-ce pour votre fille, Lolita?
Oui. Mais j’ai surtout dressé mon portrait, le père grincheux qui veut pour sa fille un mec qui lui ressemble, «qui aime Brassens et Renaud». Avec tendresse…
«Les rois, leurs putains, c’est les médias», dites-vous dans «Lolito Lolita»…
Je ne sais pas si j’étais visionnaire. Quand on écrit, on ne sait pas si ce qu’on est en train de faire va devenir quelque chose de grand. Mais j’appelais à la révolution dans cette chanson, alors on a fait tomber quelques Bastille depuis, mais il en reste encore. C’est désespérant.
Avec «La médaille», vous disiez «conchier la patrie». Pourquoi?
Je n’aime pas ce qui se cache derrière ce mot : les crânes rasés, le fascisme. Hélas il revient un peu trop dans le discours actuel.
Vous avez porté ce disque pendant deux ans sur les routes. Un bon souvenir?
Un magnifique ! Je suis même allé en Irlande, en Allemagne et en Bosnie, pendant la guerre, pour soutenir un copain sous le bras, on a chanté là-bas, sous des trombes d’eau, avec des bombardements au loin. Mais c’était important de le faire.
Votre dernier disque de chansons originales date de 2016. Pensez-vous au prochain ?
J’y travaille, oui, mais j’ai un peu de mal, parce que je n’ai pas d’inspiration pour l’instant. Il faut avoir des choses à raconter… Mais je vais fêter mes 50 ans de carrière l’an prochain, il y a plein de choses de prévues. Enfin, c’est ce qu’on me dit. Moi, tant que je peux continuer à être sur scène, je suis heureux.
Malgré votre voix complexe ?
Oui. En ce moment, je me tape une bronchite mais j’y vais quand même. Je n’annule pas, c’est important pour moi et pour les gens qui me suivent depuis si longtemps. L’idée que la tournée «Dans mes cordes» se termine m’angoisse. Je sais qu’il faudra que j’y retourne. = Interview Benjamin Locoge