
Publié le 1er décembre 1988
C’est un show enchanteur que Renaud (Séchan), après avoir joué trois semaines au Zénith, à Paris, balade dans toute la France (il sera jeudi à Rouen) un spectacle beau comme un coucher de soleil sur butte Montmartre, poétique et gouailleur, tendre et insolent, et qui, en plus, milite pour la fraternité.

(San Antonio)
La fraternité pertinente, celle qui embrasse d’un même élan les paumés des banlieues tristes ; son copain Johnny Clegg, le Zoulou blanc et l’autre « l’enfoiré » qu’un camion lui a fauché ; les enfants morts de la bêtise des adultes et tous les opprimés du monde, ceux « qui naissent libres, mais dans le troupeau, égaux, mais devant les bourreaux ».
Balançoire
La dernière fois, il y a deux ans, il y avait un bateau sur scène et on rigolait ferme… Aujourd’hui, on rigole toujours — les gags avec son orchestre de copains font partie d’un folklore que le public attend — mais on est au moins autant ému (aux larmes !), par ce que chante et raconte le gringalet « aux cheveux jaunes » bien calé au pied… de son arbre.
Car le décor n’est qu’un arbre, énorme, immense, feuillu, sécurisant, accueillant. Avec les racines plantées dans un vrai gazon et pas loin d’un parterre de fleurs. Les musiciens et tous les instruments sont installés dans les plus hautes branches, et il y a sur le tronc un cœur romantique gravé à l’Opinel. Des oiseaux chantent, pétales et feuilles tombent en pluie, l’accordéoniste joue ses trilles sur une balançoire… Ajoutez un banc romantique, des éclairages somptueux, une ambiance musicale tiraillée entre rock-musette et slow-valse.
Sous le verlan de Séchan
Yeux bleus cernés, sourire fouine, cheveux jaunes, jambes arquées (ont-elles jamais été droites au fait…) guitare en bandoulière et cœur gros comme un camion (putain de camion !) Renaud est devenu au fil des années bien plus que « la mouche du coche ». Moins gavroche et plus adulte, il y a belle lurette qu’il ne se contente plus de chanter la zone et les vols de « Zoublou ». Sentiments généreux, engagements à gauche, ou au côté des plus faibles, dérision qui est aussi une pudeur, hargne(pour les C…) espoir (avec les enfants)… Renaud ne garde pas sa langue dans sa poche (même s’il la donne de plus en plus au chagrin) et il a pris petit à petit une importance de « témoin de son temps ».
Tissées des mots de la rue qu’il a largement popularisés, ses chansons ont certainement contribué à aplanir des différences. Sociologiques et culturelles. Et il faut dire et redire que les textes en sont magnifiques, dignes d’être rangés parmi les plus beaux de notre patrimoine contemporain.
On voudrait toutes les citer… S’il n’y en avait que deux ? « Mistral gagnant », la plus belle des chansons d’amour pour sa fille Lolita, son bout de chou de 7 ans (qui a tous les fans de son père comme parrains-marraines, c’est sûr) et « Fatigué », un ras-le-bol pas loin du désespoir.
Fatigué
Justement c’est un titre de circonstance… il y a un an Renaud se sentit fatigué de tout. Du métier, de la vie, de la mort, de la politique, du show, des médias. Ces médias que son côté trublion populaire aux opinions à
l’emporte-pièce, avait séduit. Le chanteur énervant (après auto-appellation), qui en agaçait plus d’un, mais restait grand déclencheur de sympathie, était devenu un homme public. On l’invitait partout, on lui demandait son avis pour un oui, pour un non et il le donnait. Jusqu’en avril 88. Il décida alors de dire ZUT à tout :
« J’en ai eu marre de me justifier dans toutes ces interviews, comme devant un tribunal. Marre d’expliquer sur une radio ce que j’avais dit dans une télé et dans un journal ce que j’avais dit dans la radio. J’ai eu un gros ras-le-bol » (1).
Ours en peluche
Plus rien, pendant 7 mois, aucune « promo », ni pour son album (2), ni pour le Zénith.
« J’ai eu la naïveté de croire que mes chansons pouvaient se défendre toutes seules »…
Il s’était trompé. Elles n’ont pas pu. Le système est ainsi fait. Le dernier album (superbe d’ailleurs) s’est mal vendu et le Zénith n’a pas été bourré. Il est déçu. Mais il assume. Il reconnaît qu’il s’en est mordu les doigts. Avec une humilité qui n’a d’égale que la naïveté d’avril dernier. Il se pose des questions, parle de
lignes invisibles qu’il faut savoir ne pas franchir, face au public, pour ne pas basculer dans la démagogie. De la difficulté d’être dans le système tant qu’on le critique ; de sa peur d’être gagné un jour par l’ivresse du pouvoir… Il doute, honnêtement et sincèrement. Et accepte de nouveau, un petit peu, le dialogue avec la
presse.
Vraiment inquiet, et Pas du tout démago, il demande à ses spectateurs avec un air bravache : « Est-ce que vous m’aimez encore ? », et quand, en réponse ils lui allument des briquets et lui envoient sur scène des… ours en peluche, ce sont autant de mots d’amour. Il passe alors de la scène au vrai bonheur, pur et partagé, chaud et sincère.
Annie GOUDENECHE
(1) Interview Télérama du 19 octobre 1988.
(2) Album « Putain de camion » chez Virgin.
Source : La Nouvelle République