Sarcloret: le verbe gaillard et la pensée sur le qui-vive

La Tribune

Sherbrooke, samedi 24 juillet 1993

Weekend

De la branche armée de la chanson francophone

Il s’appelle Sarcloret. Quelques privilégiés le nomment Sarclo. Le Français Renaud, parfois chanteur de la même étoffe avec, par exemple, notre Plume national, a déjà dit de lui qu’il était «la plus belle invention Suisse depuis les trous dans le gruyère»! «Son oeuvre est un corpus d’intelligence, de sonorités et d’émotions», écrit pour sa part Rachel Lussier en pages 4 et 5.

(Téléphoto, par Claude Croisetière)

Rachel LUSSIER


De la race de Brassens, de Plume, de Jim ou de Desjardins, c’est d’accord, on l’a déjà dit.

Mais surtout de pure race.

Ou de la race des purs.

La sienne!

Ne demandez pas de concessions connouilles au monsieur, il mordra probablement.

Le verbe coule gaillard, la pensée danse sur le qui-vive.

Il funambulise sur les idées, refuse de s’installer même dans son crâne, écrabouille tout ce qui ressemble à de l’abruti ou à de l’aberrant.

Attention, on bouffe crue la parole du poète Suisse. mais quelle bouffe!

Même ses tendresses ne sont pas ordinaires.

«J’ai l’habitude d’être choyé par une petite coterie et craint par le gros tas.»

Il s’appelle Sarcloret.

Quelques privilégiés qui, comme lui, aiment les esprits en équilibre et les ventres bien centrés, s’adressent familièrement à Sarclo.

Renaud le parigot a déjà dit de lui qu’il était «la plus belle invention suisse-romande depuis les trous dans le gruyère.»

Téléphoto, par Claude invention Poulin
Sarcloret: Renaud le parigot a déjà dit de lui qu’il était «la plus belle invention de la suisse-romande depuis les trous dans le gruyère».

En écoutant Éloge d’une tristesse ou Y aura pas d’amour, sur le plus récent disque inclus dans un coffret de cinq qu’il faudrait bien qu’un distributeur allumé à plus de 60 watts se décide à exporter ici, les amateurs connaisseurs pourraient sans doute aussi parler de confiseries fines.

Son oeuvre est un corpus d’intelligence, de sonorités et d’émotions.

Le mot truculent suivi de l’observation qui dérange, l’image en lame de couteau sur l’idée qu’une seconde plus tôt on croyait anodine.

Sarcloret déstabilise.

En quelques secondes, il nous convoque à sa provocation.

On rit, on s’émoustille, on ravale un passage tristounet, on rigole encore, on laisse monter la boule dans la gorge. Et on recommence.

C’est ça la chanson.

C’est pour ça que pour une fois qu’on en a la chance en Estrie, il faut aller voir Sarclo.

Ce soir, au Petit Bonheur de Saint-Camille, ou demain dimanche, au Vieux Clocher de Magog.

D’autant plus qu’on gagne à rencontrer l’homme une première fois sur scène plutôt que sur disque, il y est davantage dans son eau, dirait-on.

Mais attention, l’oreille doit être consentante.

Les gros mots bousculent les jolis. Et c’est joliment efficace.

«Je suis de la branche armée de la chanson francophone».

Vrai et, croyez-moi, les armes les plus puissantes de Sarcloret dépassent de loin son vocabulaire.

Seulement elles ne tuent pas, elles réveillent, c’est différent.

Journaliste subjective?

Absolument.

On parle ainsi de cette sorte d’êtres, ou on n’en parle pas du tout.

Répondre à un besoin d’air pur

«Je vis une carrière à bas bruit, c’est-à-dire que je ne vends pas grand-chose! D’ailleurs, je n’arrive pas à parler de carrière. Je n’y comprends rien et ça ne m’intéresse pas beaucoup, sauf quand je pense aux outils que le succès peut procurer».

Voilà qui explique, mais en partie seulement, pourquoi Sarcloret, au Québec, comme ailleurs dans la francophonie, ne voit pas son nom sur les néons.

On se demande d’ailleurs comment ça lui irait.

«Le raisonnement est complètement simple. Ou bien on procède par calcul, ou bien par plaisir. Je procède par plaisir et mon plaisir ressemble à celui d’un petit nombre. Je ne dis pas que Roch Voisine n’est pas sincère, mais il y a certainement des gens qui calculent pour lui».

Téléphoto, par Claude invention Poulin
«On peut écrire n‘importe quoi dons une chanson. Mais il faut être dans l’humeur qu’il faut le jour où on l’écrit.»

On peut imaginer que l’architecte de profession est venu à la chanson un peu par souci d’air pur.

En tout cas, c’est l’expression qu’il utilise pour expliquer le choix de son discours.

Il ne tient pas non plus à ce qu’on le régionalise, à ce qu’on précise qu’il est Roman.

«Ça m’enferme.»

Ajoutons qu’il a choisi depuis quelque temps de travailler en solo pour ne pas avoir «à se taper la conversation du batteur».

Finalement Sarcloret, apparemment, ne demande à la vie que de ne pas respirer des cochonneries.

Choix du discours, disions-nous?

«Je ne dis pas que Roch Voisine n’est pas sincère, mais il y a certainement des gens qui calculent pour lui»

«On peut écrire n’importe quoi dans une chanson. Mais il faut être dans l’humeur qu’il faut le jour où on l’écrit».

Au regard du poète, il est peu de situations claires.

«Il y a des moments lumineux, il y a des moments pâteux, mais, la transparence n’existe pas. On ne peut même pas faire le lien avec les moments tristes quand on est en situation de plaisir. Ni l’inverse. La transparence est à la poésie ce que l’objectivité est au journalisme: un leurre».

En fin d’entretien, doucement, il sera question de pudeur, de… profondeur de champ.

«J’aime que l’espoir soit narquois, mais pas léger. J’aime que l’émerveillement soit réel, mais pas naïf. Je n’aime pas que le désespoir soit complet. Il n’y a rien à faire avec le désespoir complet, il est sous les ponts.»

Canaille.

Mais conscient. Et consciencieux.

«Je suis partagé entre les moments où je pense que je commence à vivre et ceux où je crois que j’ai fini de vivre.»

C’est ça, Sarcloret. Un peu. Peut-être.

  

Source : La Tribune