
CHRONIQUE
Patrick Besson
CHRONIQUE. L’écrivain, poète mélancolique à la verve parfois enragée, a aimé 300 femmes, dont l’une d’elles a été sa première épouse.

Dans Cent nouvelles d’elles (Les Belles Lettres, 89 francs), Thierry Séchan, plus communément appelé le frère de Renaud, avoue avoir eu 300 maîtresses. Je donne le prix du livre en francs, monnaie qui avait cours à la parution de l’ouvrage (1997). J’en ai retrouvé un exemplaire au parc Brassens, un marché du livre ancien s’y tient chaque week-end depuis 1987. C’est donc un recueil de 100 nouvelles plus ou moins courtes, mais plutôt courtes, d’où la minceur de l’objet : 214 pages.
Après avoir connu 300 femmes, ce qui est loin du record de Georges Simenon (10 000), Thierry a quitté ce monde le 8 janvier 2019, à l’âge de 69 ans. J’ai dormi deux fois avec lui : une fois à Pale, une fois à Belgrade. C’était un gros ronfleur resté mince. Nous nous étions engagés dans la défense improbable de cette courageuse petite Serbie que l’Otan s’apprêtait à bombarder. Dans nos rangs, trois Prix Nobel de littérature : Harold Pinter, Dario Fo, Peter Handke. Sans compter le vieux lauréat Alexandre Soljenitsyne.
Un homme de bon goût
Thierry Séchan avait débuté dans les lettres par un livre sur son frère cadet, le chanteur (Le Roman de Renaud, Seghers, 1988). Il manifesta ensuite son mauvais caractère dans sa trilogie Nos amis les chanteurs, où la variété française passait à la moulinette de sa verve enragée. Renaud n’avait que des amis, il restait à Thierry de se faire des ennemis. Il y mit un jovial acharnement, à peine tempéré par la douceur de toute sa personne. Il manifesta aussi son admiration pour Georges Brassens et Richard Brautigan. C’était un homme de bon goût. Il aimait les voyages et les musées. Dans le pain, ne mangeait que le croûton. La patronne de l’Iris de Vandel, le café en bas de chez lui à la Butte-aux-Cailles, les gardait pour lui. Ce don Juan savait se faire aider.
Fasciné par les alexandrins
Tant de poésie dans cette prose amoureuse. Ces 100 nouvelles sont 100 déclarations d’amour. À des femmes, des jeunes femmes, des filles, des jeunes filles. Souvenir de Pythagorion : une Laurence qui deviendra, plus tard, la première épouse de l’auteur. Courts moments de mélancolie : « Je quitte une fille pour une autre et je reste seul, enfermé dans ma sombre mélancolie. » L’auteur a été autiste jusqu’à l’âge de cinq ans : menacé d’un internement, il se mit aussitôt à parler. Quitté par une Canadienne, plusieurs décennies plus tard, parce qu’il avait fait pipi dans un lavabo. Cette Claudine sur laquelle il a écrit au lieu de lui faire l’amour, fasciné par les alexandrins qui apparaissaient sur les fesses de la dame. Et cette Frédérique inoubliable, dont il continuait de parler dans les montagnes de Bosnie.
Source : Le Point