Thierry Séchan qualifie de dramatique la situation de la chanson francophone

Le Soleil

Québec, samedi 14 juillet 1990

LES ARTS ET SPECTACLES

SPECTACLES

Thierry Séchan et l’avenir de la chanson francophone

Frère de Renaud, le journaliste et parolier Thierry Séchan est inquiet de l’avenir de la chanson francophone, surtout parmi la relève.


Pour Thierry Séchan, parolier, écrivain, traducteur et juré du Prix de la chanson francophone au Festival d’été de Québec, l’avenir est plutôt sombre pour cette forme d’art. En effet, si la « grande chanson », celle de Brassens, Leclerc et Renaud, résiste à l’implacable délimitation des frontières nationales, elle vit actuellement un grand problème de relève.


par THIERNO DIALLO

Jim Corcoran, le plus francophone de nos anglophones, a déjà dit qu’au Québec la chanson de qualité survivrait toujours aux assauts extérieurs « parce qu’elle vit de passion » et qu’il n’y avait pas lieu de s’alarmer « car il se vendra toujours plus de hamburgers que de tournedos ».

« Je ne connais pas tellement la situation au Quebec, mais ce qui se passe actuellement en France est dramatique, voire catastrophique à court et a moyen termes », a rétorqué Thierry Séchan au cours d’un entretien avec LE SOLEIL. « On ne reconnaît plus les enfants de Brassens. »

Séchan attribue ce drame de la vie artistique à ce qu’il appelle le « world beat », c’est-à-dire la mondialisation de la musique, sous la férule de l’« impérialisme culturel américain». Il n’est pas normal, selon lui, que les jeunes francophones continuent de « consommer » avec autant d’avidité tout ce qui est produit dans le monde anglophone.

Il rappelle à ce sujet que les Bob Dylan et les Leonard Cohen, pour ne citer que ces deux « monuments » de l’écriture musicale, ne sont plus légion. En anglais, souligne Thierry Séchan, tu peux répéter sept fois « I love you » sans bien déranger l’auditeur si l’emballage musical est agréable à l’oreille, alors qu’en français « trois fois je t’aime, c’est souvent deux fois de trop ».

Le Soleil, Yvon Mongrain
Juré du Prix de la chanson francophone au Festival d’été de Québec, Thierry Séchan attribue l’absence de relève à ce qu’il appelle le « world beat », c’est-à-dire la mondialisation de la musique, sous la férule de « l’impérialisme culturel américain ».

Il souhaite donc qu’à l’instar du Canada, où la programmation de la chanson française et anglaise à la radio est bien encadrée par une loi sur tout le territoire québécois, le gouvernement français intervienne rapidement dans le même sens et établisse des balises précises. En effet, snobisme et complexes aidant, certaines radios françaises consacrent actuellement, selon lui, jusqu’à 90 % de leur programmation à la chanson anglaise. « Ce qui fait qu’on assiste nécessairement à un reflux de la chanson française. »

« Si rien n’est fait d’ici l’intégration européenne en 1992, il risque d’être trop tard pour la chanson française » car, estime en substance Thierry Séchan, les francophones de ce grand ensemble risquent de ne pas faire le poids dans ce domaine devant les anglophones et les germanophones, ces derniers étant déjà fortement bilingues. Il se dit profondément pessimiste pour l’avenir.

Pour ceux qui ne le savent pas encore, Thierry Séchan est le frère ainé de Renaud, le célèbre chanteur et chantre de la contestation bien connu des Québécois. Ils ont d’ailleurs travaillé ensemble pendant la période mouvementée des années 60, écrivant et interprétant des chansons engagées et pamphlétaires.

Il en garde l’allure désinvolte et aimable, les cheveux longs et la certitude, largement partagée, que Renaud est l’un des grands de la chanson française. À la différence de son frère cependant, Thierry Séchan ne se considère plus comme « Rive gauche », c’est-à-dire gauchiste à tout crin.

C’est la première fois qu’il participe au festival de Québec — « une initiative formidable pour la chanson francophone » — mais cela n’en fait pas tout à fait un étranger dans la Belle Province. Il y a déjà séjourné à huit autres occasions pour, entre autres, écrire des textes pour des artistes québécois tels que Daniel Lavoie et Louise Portal. « Tout ce qui est du domaine de l’écriture me fascine », avoue l’auteur de 40 ans. qui a à son actif plusieurs biographies et une besogne de nègre mal rétribuée pour les Productions Walt Disney.

Quant à son rôle de juré, Thierry Séchan le prend très au sérieux, car la moindre distraction peut porter préjudice aux artistes « en compétition ». Il déplore cependant la surenchère de sonorisation qui a rendu presque impossible la compréhension de certains textes et risque, de ce fait, de compliquer davantage l’appréciation du jury. Loin de lui donc l’idée de s’apitoyer sur le sort de ceux des artistes qui ont été descendus par la critique, justement à cause de cet excès de son au détriment du texte.

   

Source : Le Soleil