MONTRÉAL, DIMANCHE 28 FÉVRIER 1993
Arts et spectacles
Livres
SONIA SARFATI
collaboration spéciale
On connaissait la langue acérée de Renaud. On saura désormais que le franc-parler est génétique, dans la famille Séchan : avec Nos amis les chanteurs, un nouveau Séchan s’est fait un prénom. Et ce prénom, c’est Thierry.
Nos amis les chanteurs, titre inspiré par celui de la populaire émission française Nos amis les bêtes (!) est un pamphlet « partial, injuste et un peu cruel », c’est son auteur qui le dit… Un pamphlet dans lequel Thierry Séchan crucifie sur l’autel de la dérision dix vedettes de la chanson. Les pots — pas les fleurs— pleuvent sur les têtes des Johnny Hallyday, Patrick Bruel, Bernard Lavilliers, Jeanne Mas et autres Jean-Jacques Goldman.
L’idée de base de Nos amis les chanteurs se trouve en fait dans le titre original que le livre devait porter : Lettres ouvertes aux chanteurs qui feraient mieux de se la fermer.
« Les chanteurs ne sont pas des leaders d’opinion! » lance Thierry Séchan, qui, de Paris, accorde une entrevue à La Presse. « Or, les Bruel et Sardou se succèdent à 7 sur 7, notre… prestigieuse émission d’information, sous prétexte qu’ils vendent des disques et que ça fait de l’audimat. Je trouve cela invraisemblable et déplorable! »
AU SUJET DE PATRICK BRUEL :
« Faire une aussi belle carrière avec aussi peu de génie, ce n’est pas à la portée de N’importe qui! »
La première intention du pamphlet de Thierry Séchan est de faire rire par le biais de méchancetés pas toujours gratuites. En s’adressant à Jeanne Mas, l’auteur suggérera : « Jeanne, sois sympa, fais autre chose, je ne sais pas, moi, de la moto sans casque, par exemple. » À Bernard Lavilliers , il dira : « Bernard, que ne t’appelles-tu Bernardo et n’es-tu pas muet, comme le valet de Zorro ? » Et au sujet de Florent Pagny — interprète, en France, du Tue-moi popularisé ici par Dan Bigras— il révélera « qu’il a acheté un livre, mais il n’a pas encore fini de le colorier »…
En fait, seul Renaud échappe à la plume vitriolique de son frère, qui en fait un portrait beaucoup plus doux qu’amer.
« Certains m’ont dit qu’à ce compte, je n’aurais pas dû parler de lui, indique Thierry Séchan. Mais si je ne l’avais pas mis, on me l’aurait également reproché, car il fait partie de ceux qui, justement, parlent beaucoup ! Et même si je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’il dit, la fraternité l’emporte. »
Ceci, même si Thierry Séchan estime qu’il lui aurait fallu deux fois moins de temps pour se faire reconnaître si Renaud ne l’avait pas — involontairement— écrasé de son succès. « Mais je n’ai aucune amertume, je l’adore, mon frère», déclare-t-il.
Et il l’a prouvé en 1991, au Festival d’été international de Québec, quand le jury du Prix de la chanson francophone a préféré les Philippe Léotard, Carole Laure, Salif Keita et Cheb Khaled à Renaud : Thierry Séchan a alors écrit dans Le Soleil que « ni moi, ni Renaud n’avons envie de revenir au Festival d’été ».
AU SUJET DE JEAN-JACQUES GOLDMAN :
« Le jour où le club des Amateurs d’eau tiède se réunira, Goldman sera président. »
L’auteur sera toutefois de passage à Québec le 8 mars.
« Je ne sais pas comment je vais y être reçu, lance-t-il en riant. Mais je trouvais qu’il y avait de l’erreur et de la bêtise dans la décision du jury, et je me suis emporté dans ma lettre ouverte. Je ne regrette pas, mais si c’était à refaire… peut-être que je le referais différemment. »
Revenant au portrait de Renaud tracé dans Nos amis les chanteurs, Thierry Séchan souligne tout de même qu’il montre « comment Renaud se fait manipuler par la gauche ». Ouais… On est toutefois loin, avec un surnom tel « le Jean Valjean de la chanson », des propos virulents adressés à la « chauve-souris Anorexique » — Jeanne Mas— et au « petit oiseau un peu psychiatrique » — Mylène Farmer.
Le monde de la chanson, Thierry Séchan le connaît bien. Et pas seulement par « osmose » avec son frère. parolier, il a composé Fille de feu pour Julien Clerc et Je voudrais voir New York pour Daniel Lavoie. Écrivain, il a écrit Le roman de Renaud et Georges Brassens — Histoire d’une vie. Journaliste, il rédige des papiers dans Paroles et Musique, dans L’Idiot international. Et maintenant qu’on a découvert qu’il savait écrire et être méchant, Marie-Claire lui a demandé de signer…des « portraits amoureux » de différents artistes. Qui ne se trouvent probablement pas dans les rangs de Nos amis les chanteurs —dont le sous-titre pourrait être ou l’art de se faire des ennemis…
AU SUJET DE FRANÇOISE HARDY :
« De fait, et non sans talent, Françoise Hardy écrira trois cents fois la même chanson. »
Pourtant, le « tortionnaire » a été surpris par la réaction de ses victimes. Ou plutôt, par leur manque de réaction : un refus unanime de la confrontation, du débat public ou privé. En fait, actuellement, le seul procès que l’auteur ait sur les bras lui a été intenté par le journaliste Serge Loupien, de Libération, copieusement arrosé, au passage, de vinaigre Séchan. Une victime par ricochet, en quelque sorte.
Mais en ce qui concerne les autres, les vraies, Thierry Séchan les a sélectionnées avec soin,
La première est Johnny Halliday, parce qu’il fallait commencer par le début —donc par un monstre sacré. La dernière est Patrick Bruel, parce qu’il fallait terminer par la fin —donc par le phénomène le plus récent.

Entre les deux, Thierry Séchan voulait « de vrais imbéciles. de véritables abrutis, comme Laurent Pagny et Jeanne Mas ; des gens plus intelligents, comme Renaud et Bernard Lavilliers; des complètement détraqués, comme Jean-Louis Murât et Mylène Farmer. »
À chacun, l’auteur a associé une pensée. Jean-Jacques Goldman ou la Pensée frileuse, Renaud ou la Pensée sauvage, etc. Il aurait pu, s’il l’avait désiré, choisir d’autres victimes et d’autres pensées. « Patricia Kaas ou la Pensée piaffante, Francis Cabrel ou la Pensée rurale », indique-t-il en guise d’exemples. Mais il fallait bien arrêter quelque part.
Au fait, qu’aurait-il écrit sur l’ami Roch Voisine?
« Roch Voisine ? s’interroge Thierry Séchan au bout du fil. Ma fille aînée l’aime bien, alors j’ai été le voir à Bercy. Je crois que c’est un gentil garçon mais, lui consacrer un chapitre… ça manquerait un peu de relief.»
Non. en y réfléchissant, Thierry Séchan assume le choix de ses victimes, et de ses mots. Une exception toutefois : si c’était à refaire, il changerait le sous-titre du chapitre concernant Patrick Bruel. « Patrick Bruel ou la P… respectueuse ».
Et le « P » en question n’est ni pour pensée, ni pour paix.
NOS AMIS LES CHANTEURS. Thierry Séchan.
Editions Les Belles Lettres, Pans. 1992. 158 pages, 19,95 $.
Source : La Presse