Tu veux un Kleenex, Renaud ?

Charlie Hebdo

N° 189, 31 janvier 1996

Courrier des lecteurs

Renaud, non, je n’ai pas pleuré.

De toute façon, quand on pleure un mort, ce n’est jamais que sur soi qu’on pleure ! Primo.

Secundo : je répugne à être méchant avec toi parce que, avant de m’en prendre au gentil poète que tu es… il y a fort à faire avec les militaires, les flics, enfin tous les sclérosés de l’imaginaire. Renaud, tes articles sur la mort de Mitterrand m’ont fait chier, et ont dû en faire chier quelques-uns.

Que tu chiales parce que c’est comme si tu perdais ton vieux, O.K. On est en pleine projection, en plein transfert collectif, comme pour tous les abrutis de la Bastille. Tu connaissais l’homme pour l’avoir rencontré, pour avoir reniflé son odeur. Que la séduction ait opéré, c’est possible, on peut comprendre. L’autre jour, j’ai bien rêvé du pape, que j’ai pourtant en horreur. Or, lorsqu’il s’approcha de moi pour me dire : « C’est bon ça : l’énergie vient de dessous les pieds ! », j’étais incapable de lui foutre mon poing sur la gueule !

Seulement voilà, il se trouve que l’homme par qui le scandale arrive est un sale pétainiste mégalo qui osait prétendre que, dans ces années-là, il ignorait le statut des Juifs ! Qui a continué à fréquenter le bourreau Bousquet pour des raisons obscures, sauf celles du porte-monnaie, bref, un sale mec assoiffé de pouvoir et de prestige, un suppôt des marchés et de l’Europe du fric et des canons, un mou de la couille client du bordel capitaliste qui cependant a bien baisé la classe laborieuse en 1982, et j’en passe…

Allons, si Mitterrand avait été un type respectable, il aurait continué d’écrire du fin fond de sa Charente, et peut-être même de la poésie, en renonçant au politique… À tout le moins à ce politique-là. Alors, Renaud, si tu pleures la disparition d’un proche : rien à redire, chacun ses fréquentations. Mais que tu fasses de la retape pour le deuil à Tonton, là, nous sommes en pleine confusion… à moins que? Je suis désolé de te le dire: se mettre un chapeau sur la tête, une rosé au fion et fréquenter un gratouilleux à foulard, c’est un peu juste comme alibi.

Éric S., Paris

  

Source : Le HLM des Fans de Renaud