Un Mac’ et une femme

Charlie Hebdo

N° 36, 3 mars 1993

Renaud : Bille en tête

Renaud a une touche

J’étais installé peinard dans un coin de bistrot, les yeux rivés sur l’écran vide de mon Macintosh PowerBook 140, la tête perdue dans l’angoisse hebdomadaire que m’inflige la rédaction de cette chronique que l’ami Philippe Val exige de moi chaque semaine, malgré mes supplications pour la voir devenir mensuelle, malgré mes allusions répétées au secret espoir que j’entretiens de voir la rédaction de Charlie se réunir à huis clos et voter mon exclusion pour cause d’inspiration fantomatique (énervé malgré tout à l’idée que certains lecteurs puissent l’espérer aussi), lorsque, et ma phrase un peu longue va finir, une demoiselle, passant devant ma table, s’arrêta et se pencha sur mon « Mac ».

– C’est le 140 ? Je pensais m’acheter le même… Vous en êtes satisfait ?

– Heu… oui… C’est très pratique. Je peux écrire au bistrot. Comme avant avec mon stylo, sauf que j’ai plus besoin de stylo.

– Vous avez 40 Mo de mémoire vive ou 80, sur votre disque dur ?

La question à la con. Je sentais que j’allais pas tarder à passer pour un guignol aux yeux de cette demoiselle. Allais-je oser lui avouer que je n’entravais que dalle à l’informatique, aux microprocesseurs, que je ne me servais de mon gadget que comme d’une machine à écrire portable, sans carbone pour les copies, sans Tipp-Ex pour les fautes, sans feuilles blanches pour l’angoisse ? Je décidai de jouer les érudits en lui racontant n’importe quoi :

– Vous voulez rire ? J’ai 120 Mo ! Et puis j’ai un connecteur d’extension pour carte de 4 Mo qui gère jusqu’à six périphériques SCSI.

Tiens, prends ça dans les dents, ma belle ! pensai-je par-devers moi…

– Ah ! oui… Ça vous permet le transfert rapide des fichiers… Et l’écran ? C’est un super twist rétroéclairé à matrice active 640/400 pixels ?

Et merde ! Elle commençait à m’gonfler avec ses questions de prix Nobel de physique nucléaire ! Je décidai de conclure :

– Bien sûr ! Mais à la longue il fatigue un peu les yeux, c’est pour ça que je vais bientôt craquer pour le nouveau modèle de chez Toshiba. Il n’a pas d’écran, et sa mémoire vive est de zéro. (Panique dans le regard de mon interlocutrice…)

– C’est-à-dire que vous tapez des informations sur votre clavier et que l’ordinateur ne les retient pas, ne les restitue pas, d’ailleurs le clavier lui-même n’est constitué que de touches blanches. Un peu comme au Scrabble, les blanches qui remplacent n’importe quelle lettre…

– Mais… À quoi ça sert ?

– C’est un formidable outil de communication, mademoiselle ! Comme il n’est d’aucune utilité, ni pour écrire ni pour lire, il oblige à parler.

La jeune fille revint à mon Macintosh et finit par me poser les deux seules questions importantes, à savoir combien ça coûte et combien ça pèse. Ces questions fondamentales, je les avais posées moi même quelques mois plus tôt au vendeur de chez Apple qui m’expliquait que « ce modèle était équipé d’un disque dur de 40 mégabits ». Ce à quoi j’avais répondu qu’un ou deux bits de taille moyenne me suffiraient peut-être pour l’usage que j’en aurais…

– Ne riez pas, monsieur. 40 mégabits, ça représente 40 millions de signes typographiques, soit environ l’équivalent de cent bouquins de 250 pages chacun !

Un homologue à moi, chroniqueur québécois, écrivait récemment dans La Presse de Montréal que ce genre d’argument de vente amenait parfois le client à ‘imaginer que l’ordinateur allait lire, étudier, voire écrire ces cent livres à sa place.

J’ui en demande pas tant, moi, à mon Mac. M’enfin, si cette semaine il avait pu m’écrire ma chronique à ma place, la gonzesse je l’aurais pas laissée ne quitter comme ça. Je l’aurais invitée à s’asseoir, on aurait bu un coup, pis je lui aurais montré mes disquettes…

40 mégabits ! Ça laisse rêveur, non ?

 

  

Sources : Chroniques de Renaud parues dans Charlie Hebdo (et celles qu’on a oubliées) et le HLM des Fans de Renaud