Québec, samedi 16 octobre 1993
LES ARTS ET SPECTACLES
Le Cinéma
L’oeuvre de Zola
Germinal, le film de Claude Berri, est une oeuvre épique magistrale. En d’autre temps, il recevrait un accueil triomphal. Son problème est de le voir aujourd’hui brandi par son auteur
comme s’il s’agissait d’un manifeste, à un moment où une moitié de l’Europe vient de se révolter contre sa manifestation la plus concrète et la plus meurtrière : le communisme à la soviétique.

une critique de LÉONCE GAUDREAULT
LE SOLEIL
Germinal a une odeur de soufre et sa photo à la couleur monochrome de la suie ne correspond pas du tout à l’esthétique dominante actuelle. Vu de ce côté-ci de l’Atlantique, protégé des horreurs du stalinisme et peu instruit des luttes de classe, on s’étonne encore moins des réactions caustiques de la presse française le rebaptisant sous des noms peu flatteurs, tels que « Germinator » et « Germinal Park ». Malgré la critique, c’est le film de Berri qui représentera la France aux Oscars 1994 en langue étrangère.
Claude Berri courait après… Il ne déteste pas la provocation. Loin de là. 11 faut aussi avoir beaucoup de culot, même un certain courage, pour oser parier le plus gros budget du cinéma français (40 millions $) dans une telle aventure.
« Bonnemort »
Les premiers plans transportent rapidement le spectacle au siècle dernier. On se croirait en enfer. L’homme réduit à l’état de machine comme dans Les temps modernes de Chaplin ou Metropolis de Lang. La roue remonte le charbon et les mineurs, broyés. La musique et la photo sont à la hauteur de la fresque historique annoncée.
Un anonyme arrive. Il a de la chance… quelqu’un vient de mourir, une femme. On lui donne sa lampe, le voilà sous terre. C’est Étienne Lantier (Renaud) qui, plus tard, mènera les mineurs à une grève avec Maheu en tête (Depardieu). Désastreuse !
Jean Carmet donne le ton juste du travail d’acteur dès le début, en grand-père « Bonnemort », accueillant l’étranger. Le reste est prévisible même si on n’a pas lu le roman. On a avantage à recevoir le film comme une solide transposition à l’écran d’une chronique historique.
Depardieu est légèrement en retrait, « il suit » Lantier, comme le lui commandait le personnage et que lui imposait sa vision personnelle du roman. « Il s’agit d’une reconstitution d’une époque. » Alors que Renaud, qui croit fermement que le tableau est encore d’actualité, pousse plus fort son personnage. Toujours correctement, même lorsque, haranguant la foule des mineurs, on a l’impression de retrouver les cordes vocales du chanteur engage.
Il y a bien sûr des longueurs (la… longue marche) et des scènes faiblardes (surtout dans les salons des propriétaires), mais le réalisme du roman imposait peut-être ses règles. Il y a dans ce film des têtes à se souvenir longtemps. Celles de Chaval, dit « le traitre » (Jean-Roger Milo), de Souvarine, insupportable, (Laurent Terzieff). Il y a aussi des regards d’enfants, insoutenables.
Au bout de près de trois heures de ce film-choc, la lumière du jour, ou même celle artificielle du soir, est bénéfique.
GERMINAL, drame historique réalisé et produit par Claude Berri. Scén. : Berri et Arlette Langmann, d’après le roman de Zola. Phot. : Yves Angelo (Tous les matins du monde). Mus. : Jean-Louis Roques. Mont. : Hervé De Luze. Int. : Renaud, Gérard Depardieu, Miou Miou, Jean Carmet, Judith Henry, Jean-Roger Milo, Laurent Terzieff. France, 1993, 160 min. Aux Galeries de la Capitale et au Sainte-Foy.
Source : Le Soleil