La renaissance de Renaud

Paris Match

N° 3488, du 24 au 30 mars 2016

Décembre 2015, pendant l’enregistrement de son album à Bruxelles.

PEOPLE

Renaud : Retour gagnant après sa descente aux enfers

Son frère David raconte sa renaissance

Par David Séchan

Renaud renaît

Renaud, cet automne,
aux studios
ICP à Bruxelles, où le « chanteur énervant » a
enregistré pendant quatre mois.
© David Séchan

La mine reste grave, mais l’envie est là, plus que jamais. L’inspiration aussi. « J’suis retapé, remis sur pied », chante Renaud dans « Toujours debout ». Classé numéro un des ventes et visionné plus de 1 million de fois sur YouTube le jour de sa sortie, le single n’est qu’un avant-goût de l’album qui paraîtra le 8 avril : un opus que le chanteur a voulu sans titre ; treize morceaux qui remuent les tripes. On disait l’auteur de « Mistral Gagnant » fini, dévasté par la dépression et la boisson. Personne n’aurait misé sur son retour, pas même David Séchan, son jumeau. C’est pourtant lui qui nous raconte le long cheminement de son frère vers la lumière, celle des studios… avant, bientôt, celle de la scène. La tournée de Renaud débutera à la rentrée et s’appellera « Phénix Tour ».

Huit ans après son dernier concert à la Cigale, Renaud va sortir un album. La résurrection qu’attendait son public.

Photos DAVID SÉCHAN

Une partie de flipper pour passer le temps : dans le hall des studios ICP, Renaud patiente entre deux prises de son.
© David Séchan

C’est en écrivant qu’il a trouvé la force de surmonter la mort de ses amis de « Charlie »

Crayon dans une main et guitare dans l’autre, pendant l’enregistrement d’une chanson, à Bruxelles : il ajuste et affine ses textes jusqu’au dernier moment.
© David Séchan

Il a repris sa guitare et sa vie en main. Depuis six mois, Renaud est au régime sec : légumes verts et château-la-pompe. Les attentats de 2015 avec la mort des copains de « Charlie » et de tant d’autres innocents ont été le coup de tonnerre qui la fait sortir de sa léthargie. En octobre, il a participé à l’album collectif de Grand Corps malade ; et, depuis mars, il s’est remis à écrire dans l’hebdo satirique. Sur Facebook, il compte plus d’un million d’« aminches », comme il appelle ses amis, et signe ses messages Renaud le Phénix, preuve qu’il est bien de retour. Populaire, l’artiste aux 20 millions de disques vendus l’est toujours autant : 75% des Français disent aimer le chanteur au grand cœur… C’est à ceux-là qu’il réserve son sourire.

Son jumeau, David, a vu Renaud remonter de l’enfer. Il raconte

A CHACUNE DE MES VISITES, IL M’ANNONCE FIÈREMENT LE NOMBRE DE JOURS D’ABSTINENCE : « 63 », « 82 », « 90 »

Par David Séchan

Clope au bec, attablé à la terrasse de La Closerie des lilas, Renaud regarde son verre plutôt que Dominique, sa première épouse et mère de Lolita, le médecin addictologue qui a fait spécialement le déplacement, ou encore moi-même. Ce 2 septembre 2015, nous tentons une nouvelle fois de le convaincre de partir se mettre au vert, au moins pendant quelques jours, avant d’entrer en studio pour démarrer la production de son nouvel album. Voilà trois mois qu’il s’est enfin décidé à écrire, après le silence de huit ans qui a suivi son dernier concert de six heures à la Cigale, offert à ses fans le 29 septembre 2007.

Se soigner, il s’y est résolu mollement, reculant toujours devant l’obstacle. Cette fois, il se dit prêt et donne rendez-vous au médecin le lendemain, à 11 heures, à son domicile parisien, pour organiser la prise en charge. Mais, le lendemain, à l’heure prévue, sa porte est close. Par un bref SMS, il justifie son absence : « Je suis parti à Bruxelles, au studio. » La santé peut bien attendre, certainement pas la création…

Nous sommes le 24 novembre 2015, soit onze jours après les dramatiques attaques terroristes de Paris. Je débarque gare de Bruxelles-Midi, pour le rejoindre. La capitale belge est en état d’urgence, les chars sont dans la rue. L’avenue Louise, sorte de tristes Champs-Elysées locaux, est déserte. Renaud se trouve à quelques encablures de là, à Ixelles, tranquille quartier résidentiel où sont nichés les mythiques studios ICP, parmi les plus célèbres d’Europe. Lady Gaga, Pharrell Williams, Johnny, Vanessa Paradis, Goldman et bien d’autres ont séjourné dans ce havre de paix, planqué au fond d’une allée derrière de hauts murs de brique typiques du Nord. Ce cher Nord pour lequel Renaud éprouve une affection particulière, liée aux origines de notre mère. A 13 ans, son père, Oscar, poussait les chariots au fond de la mine à Douai. Il ne se privait pas de nous le rappeler lorsque, jeunes adultes, nos vies de bohème de post-soixante-huitards l’excédaient. Quel contraste avec notre grand-père paternel, éminent mandarin helléniste et professeur de poésie grecque à la Sorbonne ! Le prolétariat d’un côté, la petite bourgeoisie intellectuelle de l’autre… Une belle dichotomie qui a assurément influencé Renaud.

Chez ICP, on est comme en famille. On y travaille, on y mange, on y dort. Le très sympathique John Hastry, propriétaire et manageur des lieux, à l’allure toujours rock avec cheveux longs sur blouson de cuir, est aux petits soins pour ses artistes de clients. Depuis près de trois mois, il s’est donné pour mission la remise en forme et la reconstruction de Renaud. Ces deux-là se connaissent bien. C’est ici, en effet, que Renaud a enregistré ses deux précédents albums, « Boucan d’enfer » et « Rouge Sang », en sortant déjà de longues périodes de claustration. John sait donc comment gérer la présence de l’oiseau au studio. Il faut dire que Renaud est arrivé épuisé à Bruxelles. Une hygiène de vie déplorable conjuguée à une déprime coriace, identique à celles qu’il connaît périodiquement depuis le mitan des années 1980, l’ont beaucoup diminué. La prescription du maître de céans est rude : plus une goutte d’alcool, pas de sorties nocturnes, séjour de deux semaines dans une clinique bruxelloise pour un check-up complet suivi d’une prise en charge médicale, régime alimentaire strict à base de crudités et de légumes, le tout copieusement arrosé d’eau minérale belge… De quoi rebuter au premier abord Renaud, depuis toujours amateur incurable de la pasta italienne et d’une célèbre boisson anisée marseillaise…

A Bruxelles, le manager du studio se promet de le remettre en forme

Mais mon jumeau en a vu d’autres. Au cours de sa carrière, il est revenu d’états bien plus désespérés, notamment avant l’enregistrement de « Boucan d’enfer », en 2002. Il se plie docilement à cette discipline un peu spartiate et, petit à petit, remonte la pente. Cloîtré dans son studio, il résiste vaillamment aux sirènes éthyliques et à l’attraction de la nuit. Lors de ses rares sorties, il est accompagné d’un membre de l’équipe, pour éviter que les vieux démons ne resurgissent. C’est que les bistros belges sont sacrément accueillants… Ce ne sont, au bout du compte, que précautions inutiles tant Renaud a la volonté de tirer un trait définitif sur ces années passées à broyer du noir sous le ciel bleu de Provence, dans son joli mas situé sur les hauteurs de L’Isle-sur-la-Sorgue. C’est là que, durant nos années de jeunesse, nous nous retrouvions chaque été avec nos cousins du cru. Au décès du propriétaire, notre oncle Milo, médecin humaniste et généreux qui courait souvent la campagne pour soigner gracieusement les plus démunis, Renaud a acquis ce domaine chargé de tant de souvenirs heureux, auprès de notre chère tante Laurette, pour en faire une propriété ouverte à sa famille et à ses amis.

« J’ai poussé devant moi David qui est né le premier. Je ne voulais pas sortir », dira Renaud.
Renaud (à gauche) et David, 3 ans, avec Olivier, leur père.
Renaud (à gauche) et David, sur les genoux de leur mère, Solange.
Deux aventuriers de 8 ans dans la forêt de Dourdan, un dimanche. « On venait juste d’avoir la télé et « Thierry la Fronde » était notre série préférée », se souvient David. Il est à droite, Renaud à gauche.
Vacances en août 1977 sur l’île de Patmos, en Grèce : les jumeaux ont grandi mais restent inséparables. 
Fin 2015, Renaud en studio devant l’objectif de David. Une photo prise par leur ami Stéphane Loisy.

Après toutes ces années d’abus, la voix doit être travaillée. Les prises succèdent aux prises. L’accouchement est dur et Renaud traîne des pieds

Renaud n’a maintenant plus qu’une idée en tête : terminer son disque et remonter sur scène. Il compte les jours. Non de la date qui le sépare de la sortie de son album, mais du temps passé depuis son arrêt de l’alcool. A chacune de mes visites, il m’accueille en égrenant fièrement le nombre de jours d’abstinence « 63 ! », « 82 ! », « 90 jours ! »… Et j’y perçois tout le bonheur d’être enfin sorti de cet engrenage destructeur, de s’en éloigner chaque heure un peu plus.

Il reçoit au studio les visites de sa famille et de Renan Luce, qui a écrit pour lui

Les attentats contre « Charlie Hebdo », auxquels se sont ajoutées les tueries du 13 novembre, l’ont terriblement ébranlé. Un électrochoc qui l’a sorti de son abattement et de son atonie. Impossible pour lui de rester muet face à cette barbarie obscurantiste qui s’en prend à la jeunesse, à la culture, et lui a enlevé nombre d’amis. Ceux de « Charlie », bien sûr, son cher journal, qu’il a aidé à remonter en 1992 et pour lequel il a écrit, entre 1992 et 1996, des chroniques mordantes et drolatiques, « Renaud bille en tête » et « Envoyé spécial chez moi ». « Charlie » et toute sa bande d’iconoclastes, Cabu, Tignous, Wolinski, Honoré et les autres, tous aujourd’hui disparus et avec qui Renaud a partagé tant de rigolades, de ferveur et d’amitié… Alors, le stylo est ressorti d’une poche longtemps oubliée et les mots ont pris corps pour dire l’innommable dans la chanson « Hyper Cacher » ou témoigner, à la manière de Brassens, de l’immense solidarité de la nation dans « J’ai embrassé un flic ».

Au fur et à mesure de mes visites, je le vois s’animer, sortir progressivement du mutisme bougon dans lequel il végétait depuis tant de mois. Avec l’humour reviennent les bons mots, les anecdotes savoureuses et, surtout, l’envie. Envie de vivre, de créer, de retrouver le public qui le soutient fidèlement depuis ces années de désespérance, notamment à travers les réseaux sociaux : Facebook rassemble une communauté de dizaines de milliers de fans. Sa propre page compte plus de 1 million de « likes » ! Alors que le monde à l’extérieur vit des jours de terreur, Renaud renaît lentement de ses cendres, tel le Phénix de la légende antique.

Devant le billard américain des studios ICP, un modèle qu’on retrouve dans les bars. Mais ici on se désaltère uniquement à l’eau.
© David Séchan

Dans un studio annexe, Michel Polnareff enregistre depuis de nombreux mois. Les deux hommes s’étaient rencontrés en 1983, à Los Angeles, alors que Renaud enregistrait « Morgane de toi ». Autant dire qu’ils ne se connaissent pas. Un voisinage aimable et respectueux s’est rapidement installé entre ces deux poids lourds de la chanson française. Ils se saluent quand ils se croisent, mais ne se parlent guère. Les deux sont dans leur bulle. Chacun chez soi… et les moutons seront bien gardés. L’un, de retour au bercail, prépare son retour à Bercy, quand l’autre, de retour des abîmes, se prépare au retour vers les cimes.

Qui connaît la vie de studio sait que celle-ci est souvent longue et fastidieuse. Des heures entières, voire des jours, sont nécessaires pour parfaire une orchestration, un arrangement, régler et enregistrer une voix. Tandis que réalisateur et techniciens s’affairent, l’artiste patiente généralement dans une antichambre aux allures de salon, tentant avec difficulté de tuer le temps. Renaud n’est pas d’une placidité exemplaire durant ces longues périodes d’inaction. Je le surprends souvent passant la tête par la porte capitonnée de la cabine pour lancer quelques anathèmes bien sentis au réalisateur de l’album, beaucoup trop lent à son goût. Mais Michaël Ohayon, un brun bouclé à la cinquantaine rieuse, a le dos large et prend ces avanies répétées avec la philosophie des vieux sages de studio.

Quand j’écoute ses nouvelles chansons, je retrouve sa poésie, son humanité

Les journées passent ainsi. Entre les prises de voix et les repas où toute la petite équipe se retrouve, Renaud reste pendu au téléphone, appelant sa famille, ses amis, son agent, sa maison de disques, pour organiser méticuleusement la conception et la production de son album. Il a reçu, durant ces trois mois, de nombreuses visites : sa fille, Lolita, Dominique, Romane et Malone, Renan Luce, qui a composé plusieurs chansons de l’album, Vincent Lindon, l’écrivain Henri Lœvenbruck, Grand Corps malade, Manu Katché, Jean-Louis Aubert, Philippe Val, Gilbert Rozon, son avocat et ami Stéphane Loisy, son agent, des représentants de sa maison de disques… Certains passent quelques heures, quand d’autres restent plusieurs jours. Renaud est heureux de les voir, même s’il ne se montre pas vraiment bavard avec eux. Depuis toujours, la présence des autres à ses côtés lui est indispensable. Tant pis s’il n’assure, le plus souvent, que le service minimum question conversation. Tout ce beau monde l’a encouragé, soutenu, houspillé parfois, afin que la métamorphose physique et artistique puisse une nouvelle fois se réaliser.

Généralement, en début d’après-midi, Renaud se lève, range son téléphone et annonce à la cantonade : « J’vais au cinoche ! » Et il part, les bras chargés de DVD, dans sa chambre équipée d’un écran plat dernier cri. De la série B à foison, du navet en veux-tu en voilà, et, parfois, un vrai chef-d’œuvre kitsch… Il les regarde allongé sur son lit, en fumant comme un sapeur. C’est sa détente, son évasion, sa catharsis. Immanquablement, nous le voyons revenir au bout de quelques heures, les bras toujours encombrés de ses vidéos, en nous déclarant d’un ton faussement indigné : « Quelles merdes, ces films ! » John, le patron, se marre et part chercher dans ses remises une nouvelle caisse, remplie de nanars. Renaud la fouille à la recherche de pépites inclassables. Le dernier mois de son séjour, et sur les conseils de son fidèle assistant Bloodi, il visionne en continu quelques séries cultes dont « Breaking Bad », « Walking Dead » ou « Life on Mars ». Une vraie boulimie de fictions et d’aventures pour une imagination restée sans doute trop longtemps en sommeil.

L’accouchement est dur, il est vrai, tant la voix maltraitée par ces années d’abus doit être travaillée. Les prises succèdent aux prises, et Renaud traîne des pieds pour retourner chanter. Je lui rappelle, pour le distraire, et en les adaptant, ces vers bien connus de Boileau : « Hâte-toi lentement, et sans perdre courage/Vingt fois sur le métier, remets ton ouvrage,/ Polis-le sans cesse et le repolis,/Ajoute quelquefois, et souvent efface. » Il me regarde avec l’air navré du mec qui se désole que je ne comprenne pas l’urgence qu’il y a à terminer ce disque. Sans doute s’interroge-t-il alors sur la réalité de notre gémellité ! Ce que je comprends, moi, de son impatience, c’est que le temps presse vraiment pour celui qui a perdu autant d’années à le regarder passer…

Le 12e album de Renaud, sans titre, sort le 8 avril chez Parlophone/ Warner.
© DR

Et puis, lors de ma visite à la mi-décembre, Michaël Ohayon me demande si je souhaite écouter les premiers premix de l’album. Evidemment, je le souhaite ! Renaud à ma suite, nous montons dans le studio de mixage. Comment dire l’émotion extrême qui m’envahit à l’écoute de ces nouvelles chansons ? Une sorte d’excitation fiévreuse et de saisissement de celui qui croyait ne plus jamais entendre cette voix et cette prose si particulières, qui ont accompagné ma vie depuis près de quarante ans. Je retrouve enfin mon frère, sa poésie, son impertinence, sa sincérité, son humanité ! Moi qui me désespérais, depuis tant d’années, de cette lente descente aux enfers, qui nous privait de toute communication intime en dehors des marmonnements lapidaires qu’il m’adressait après mes questionnements anxieux sur sa santé, je voyais nos liens se retisser avec une émotion ravageuse à la mesure de notre proximité génétique !

Tandis que je livre mes impressions enthousiastes, Renaud, installé dans le fauteuil de l’ingénieur, ne pipe mot. Il se lève, quitte la pièce. En passant devant moi, il lâche ce commentaire laconique : « Mouais… c’est peut-être mon meilleur album depuis « Mistral Gagnant ». »

Ainsi, Mister Renard s’est éloigné… Renaud jure que c’est pour longtemps. Sinon pour toujours. 

David Séchan (éditeur et producteur indépendant et administrateur de la Sacem).

  

Sources : Paris Match (ici et ici) et le HLM des Fans de Renaud