
N° 221, du 14 au 27 mars 1984

A l’heure où les stars confirmées hésitent à partir en tournée, Renaud, les poings serrés sur sa guitare, a pris le pari de présenter son nouveau spectacle aux quatre coins de l’Hexagone. Quitte ou double. Succès sans précédent ! Salut ! a suivi le poète de l’asphalte sur les routes de France…
« C’est la première fois que je me produis à Paris dans un aussi grand espace. J’ai déjà assez de raisons de flipper si les gens viennent ! Alors s’ils ne viennent pas ! Ça serait mes adieux au music-hall ! »
Vous vous souvenez de ces propos ? C’est Renaud qui les tenait il y à peine deux mois dans Salut ! « Morgane de toi », son dernier album, était sorti peu auparavant, son agenda était alors surchargé de rendez-vous promotionnels et le première du Zénith approchait à grands pas ! Le « Zénith », c’est cette fameuse nouvelle salle de spectacle, premier élément de ce qui va être le futur parc de la Villette.
6 000 places, Renaud ne voyait pas si grand, et force panneaux avaient permis de réduire la salle à 3 800 places. Malgré cela, Renaud doutait. Allait-il pouvoir la remplir cette sacrée salle qu’il était, de surcroît, le premier à utiliser ? Soit dit entre nous, il était le seul à penser qu’il allait rester tel un cow-boy solitaire devant des chaises vides. Ils sont venus à 75 000 pour le lui prouver. Pendant trois semaines, du 17 janvier au 5 février, le Zénith n’a pas désempli. Au bout de seulement quelques jours, les cloisons factices ont été mises au rancart, triomphe oblige.
« C’était la première fois qu’il était possible de se rendre réellement compte de l’acoustique de la salle car, pour la première fois, la salle était pleine »
Il était effectivement difficile, pendant la construction de l’espace, de tester l’acoustique en demandant à 6 000 badauds de venir s’entasser sous le chapiteau le temps d’un petit test. Résultat, — et c’était l’une des raisons de flipper de Renaud — la salle avait une chance sur deux d’avoir une acoustique lamentable, donc, par la même occasion, un spectacle massacré.

Trois semaines de concert, trois semaines de triomphe. Le public de Renaud est le plus extraordinaire qui soit, le plus éclectique, le plus cosmopolite… Branchés, rockers, babas cool, bcbg et loubards : toutes les tribus enfin réunies pour acclamer Renaud, chanteur populaire, chanteur universel.
« J’ai toujours eu les loubards comme public de base. Maintenant il y a toutes les catégories sociales dans la salle. Mais les loubards sont toujours là ! »
« MON AMBITION : RENDRE LES GENS HEUREUX. »

Voilà donc Renaud, considéré comme le Tintin de la chanson. Attention ! Pas en raison de son tempérament boy-scout ! Hou la ! Qui a osé penser ça ? Non, tout simplement parce que, comme l’illustre Belge à houppette, Renaud réunit devant la scène un public de 7 à 77 ans ! Merci Renaud ! Plus de conflit de générations. Enfants, ados, parents, tous vibrent finalement sur les mêmes choses, celles qui viennent du cœur et des tripes. Et Renaud. avant d’être une vedette du show-biz. est un être humain qui fonctionne comme les autres, avec son cœur et ses tripes. C’est ce qui fait de lui autre chose qu’un chanteur de mascarade, c’est ce qui fait de lui un homme en lequel an reconnaît son public.
« Je ne fais qu’exprimer avec des mots ce que beaucoup ressentent avec leurs tripes. » Renaud porte-parole ? « Ma seule ambition, c’est de rendre les gens heureux pendant deux heures ! » Pour ce faire, Renaud a décidé de mettre le paquet cette année. Spectacle total, une infrastructure gigantesque, un light-show éblouissant… et quinze musiciens ! Parmi eux, quelques nobles figures de la scène parisienne, ainsi le guitariste Yann Benoist qui, souvenez-vous, avait accompagné le groupe « Space » en URSS, il y a quelques mois. Renaud dit de lui que c’est un « être mystérieux et solitaire, assez renfermé mais très ouvert ». Quant à Thierry Tamain, Renaud le présente comme « a very good musicien that he plays piano debout and sometimes assis, but always with his fingers ! ». No comment ! On compte aussi au nombre des complices de Renaud, un saxophoniste, un accordéoniste, trois choristes dont le légendaire Klaus Blasquiz, ex-chanteur du mythique Magma, le groupe qui venait des étoiles. Inutile de rappeler qu’il y a un bassiste, un batteur et une guitare rythmique… c’est la base. En revanche, plus surprenant est l’adjonction au spectacle de Renaud du seul quatuor à cordes rock-variété de la scène française : deux violons, un alto, un violoncelle. Quatre fous de l’archet qui bondissent à chaque instant d’un étage à un autre de la structure métallique.

Ceux qui avaient peur, on allant voir Renaud, de trouver un mec tout seul sur un tabouret tambourinant laborieusement sur une gratte sèche seront surpris. Renaud est désormais le maître d’œuvre d’un véritable show.
« Cela fait sept ans que je tourne. Maintenant je finis par me dire que si les gens viennent, c’est qu’ils m’aiment vraiment. J’ai donc pensé qu’il était temps de passer la vitesse supérieure, profiter de ce que j’ai le vent en poupe pour monter un spectacle qui m’éclate et qui éclate le public ! » Belle profession de foi, mais quel travail : un mois et demi de répétitions pour mette au point les arrangements de morceaux qui, jusqu’ici, n’avaient pas eu l’honneur d’être interprétés par autant de musiciens : plus de quatre mois pour boucler le planning des quarante-six dates de la tournée. Eh oui. les trois semaines du Zénith n’étaient que l’apéritif, un amuse-gueule… Mais avant . de se lancer sur les routes humides de l’Hexagone, Renaud avait décidé de terminer en apothéose sa prestation parisienne. Devant le succès grandissant de soir en soir, le chanteur a soudain décidé de faire profiter de son triomphe l’association Greenpeace.

« Greenpeace, on les connait surtout à cause des baleines. C’est une association qui lutte avant tout pour empêcher que le monde ne devienne un gigantesque égout. Ils tentent de préserver le monde d’aujourd’hui pour les enfants de demain, pour ma fille. » Organisé au pied levé, un concert exceptionnel et supplémentaire au profit de Greenpeace a mobilisé chacun des amis de Renaud. « Tout le monde, sans exception, des techniciens aux musiciens, a travaillé gratuitement. » Lâcher de ballons, distribution de 100 kg de confettis dans la salle, sur scène, Hugues Auffray, Charlélie Couture, Francis Cabrel et le groupe Téléphone sont tous venus chanter. Soirée mémorable.

Mais dès le lendemain, la route défilait sous les roues de l’autocar, repaire du gang Renaud. Direction : Caen. L’enfer commence. L’enfer ? « Effectivement, nerveusement et physiquement c’est épuisant : tous les jours sur la route, la valse des hôtels, des restos, etc. En plus, c’est l’hiver, ça caille, et trois semaines non-stop au Zénith nous ont mis sur les genoux… Mais nous l’aimons cette vie de nomades du rock’n’roll. Elle fait désormais partie intégrante de notre existence. » Seul petit regret, quatre de ses vieux compagnons de route ont dû déclarer forfait et pour cause : membres de la formation Odeurs, ils devaient assurer une série de concerts à Paris avec leur groupe d’origine.

UN SHOW D’ACIER EN 26 CHANSONS…
De toute façon. Renaud ne risque pas de se sentir seul : il n’y a pas moins de trente-cinq personnes sur la tournée ! Les deux équipes, technique et artistique, qui forment la horde Renaud se partagent deux autocars. « C’est l’équipe technique qui mène la vie la plus épouvante. Ils dorment rarement à l’hôtel, la plupart du temps entre deux villes trop éloignées, ils dorment dans le car aménagé en dortoir. » Quelques chiffres : il faut 6 heures pour monter le décor tubulaire, 3 heures pour le démonter. L’équipe technique commence généralement à travailler à partir de 10 h du matin pour que tout soit prêt vers 6 h. Puis, après la prestation scénique, on plie bagages jusqu’à trois heures du matin. Lorsque le concert qui précède celui de Laval se déroule la veille à Lille. sachant la distance qui sépare ces deux villes, essayez de calculer le temps de repos qu’il reste à ces héros anonymes du show-bizness que sont les roadies ! Mais la récompense de tant d’efforts, d’une dépense (pas gaspillage !) d’énergie et de talent, c’est le public qui la donne. Ils étaient 8 000 à Nantes et à Bruxelles à chanter, à danser, à acclamer Renaud. Aux quatre coins de France, de Bordeaux à Strasbourg en passant par Marseille, la même clameur a accueilli le chanteur.

Chaque soir, Renaud leur offre ses chansons-tranches de vie ; en tout vingt-six morceaux d’anthologie de la sensibilité urbaine : « Baston », « Banlieue rouge », « La teigne », « Deuxième génération », sans oublier « Le Père Noël noir », « Ma chanson leur a pas plu » et bien sûr « Morgane de toi ». Tous les chefs-d’œuvre du répertoire Renaud offerts sur un plateau d’argent ! Un show d’acier ! Et alors qu’actuellement organiser une tournée tient du suicide (on ne compte plus les bides cette année), Renaud prouve qu’il est devenu, véritablement et sans ambiguïté, un chanteur populaire. Tout simplement…
José-Louis Bocquet
Source : Salut !

