Cahier D
Les samedi 20 et dimanche 21 mars 1993
LIVRES
ENTREVUE
Thierry Séchan crache son venin contre les chanteurs populaires

PAULE DES RIVIÈRES
LE DEVOIR
Le pamphlet
Les mots qui tuent
Thierry Séchan, qui fut longtemps le gardien de son petit frère Renaud, se vide le cœur dans un livre-pamphlet dans lequel il crache, avec une mauvaise foi avouée, sur dix chanteurs populaires, de Bruel à Halliday.
Ces vedettes populaires, dit-il, prennent trop de place dans la France d’aujourd’hui. Il en a jusque-là de les entendre discourir en experts sur la Bosnie-Herzégovine, dont ils savent à peine prononcer le nom sans trébucher, et l’Éthiopie, dont ils ne connaissent rien.
Même lorsqu’ils se contentent de chanter, notre détracteur se bouche les oreilles, tellement leurs paroles sont insipides, dit-il en s’ennuyant de Brel et Brassens.
Le hic c’est que ses attaques tombent trop souvent à plat et que les raccourcis empruntés sentent le travail vite fait Pour nous dire que les chansons de Bruel sont vides de sens, il nous cite des petits bouts hors contexte: «J’attends Lola, j’attends Lola, j’attends Lola qui ne vient pas». Évidemment, comme cela, ça ne fait pas très profond. Mais il y a un tel arbitraire dans le choix des petits détails qui servent à démolir les chanteurs que le lecteur n’embarque pas fort, et ne rit pas beaucoup.
Mais j’entends la voix de l’auteur qui me dit, lors d’un récent entretien, «C’est un pamphlet. C’est nécessairement logé à l’enseigne de la mauvaise foi et de la méchanceté. Et je le dis dès le début de l’ouvrage».
«Je suis un provocateur. Un emmerdeur. Un sale gosse, même si j’ai plus de 40 ans», explique-t-il, entre deux gorgées de café et deux bouchées de rôties, dans un café branché de Montréal.
Il y a différents degrés de provocation dans le Nos amis les chanteurs, selon que Séchan s’en prend à Françoise Hardy, à Johnny Halliday ou… à Renaud. La première fait l’objet d’un traitement sans merci, accusée de chercher son inspiration et ses idées dans l’astrologie. Il se moque allègrement au passage de la souffrance de Françoise Hardy enfant qui a manqué son père. Il croit que cette absence a été obsédante au point de lui faire écrire et chanter la même chanson durant 30 ans. Une vraie niaise quoi.
Pour Johnny Halliday, l’ironie est déjà moins mordante et la sympathie pointe à travers le portrait qu’il brosse du rocker solitaire, de Johnny le loser. La raillerie est moins entière. Le pamphlet cède le pas à un autre genre.
Et puis nous arrivons à Renaud. Soupçonnant le grand frère d’avoir voulu se venger de Renaud et ses amis, l’on se dit qu’une ratera pas son frangin. Erreur! «J’ai voulu être vache mais je n’ai pas réussi».
Renaud est épargné. Pourtant, s’il en est un qui s’est mêlé et se mêle toujours de politique, c’est bien le chanteur de Miss Maggie.
Séchan se permet de relever la naïveté de son frère lorsqu’il se fait militant ou supporteur inconditionnel de Mitterrand. Mais que voilà de bien piètres attaques comparées à celles dont sont victimes Jean-Jacques Goldman, Bernard Lavilliers, Jeanne Mas ou Jean-Louis Murat.
Tout compte fait il eut mieux fallu laisser Renaud hors de tout cela, de la même manière que les chanteurs pour lesquels Thierry Séchan a écrit des textes (notamment Julien Clerc et Daniel Lavoie) brillent par leur absence.
Séchan se défend vigoureusement d’être jaloux ou frustré par la célébrité de son frère. Mais alors, pourquoi cracher sur ces pauvres chanteurs?
«Nous donnons beaucoup trop d’importance aux chanteurs. Qui se servent de leur notoriété pour faire passer leurs idées politiques, même celles qu’ils n’ont pas. C’est ce dérapage auquel a failli succomber Coluche qui me dérange».
Toujours entre deux gorgées de café, notre pourfendeur poursuit «Patrick Bruel dit aux gamines d’aller s’inscrire pour voter contre Le Pen. Mais imaginez-vous s’il les encourageait à voter Le Pen. Il y a un côté démagogique à tout cela que je trouve effrayant, comme je trouve effrayant de voir des adolescents avec un immense tatouage de Renaud sur la poitrine».
Bref, ces messieurs dames de la chanson prennent beaucoup trop de place et cela ennuie Thierry Séchan au plus haut point.
Le pamphlétaire ne cache pas son admiration pour Brassens, Ferré, Brel et Piaf, sur qui il est à écrire un livre. «Jamais Édith Piaf ne serait intervenue en politique», affirme Séchan, en s’échauffant un peu.
Le fond de l’histoire, c’est que Séchan est nostalgique. Il aimait mieux les chansons et les chanteurs de ses 20 ans. Il faut voir comment ses yeux s’allument lors qu’il parle du concert que Leonard Cohen a donné à l’Olympia en 1968. «Nous étions émerveillés». Comme les jeunes d’aujourd’hui!
Source : Le Devoir