
ENQUÊTE – Déprimé, silencieux, le chanteur cultive le mystère. Pourtant un album hommage montre que son répertoire traverse les générations. Et ses affaires se portent bien.

Ces jours-ci, à La Closerie des Lilas, c’est Le temps retrouvé. Amaigri, Philippe Sollers dîne dans un coin. Patrick Besson complote avec Anthony Palou et lui lit son roman de la rentrée consacré à une ex-première dame. Ça rigole sec.
En terrasse, un barbu façon Robinson Crusoé lorgne son pastis. C’est Renaud. Il a 62 ans mais a l’air d’en avoir 80. Les serveurs louent sa gentillesse. Les cartes postales qu’il leur envoie depuis le Luberon. Ils le protègent d’un mur invisible. Pas question qu’un fan fasse un selfie avec l’idole. Renaud a l’ivresse classe. Il n’importune personne.
Derrière les feuillages, les paparazzis le guettent. Ils ont deux cibles: les superstars et les célébrités recluses. Dans cette catégorie, Renaud est un morceau de choix. Dernièrement, «Paris Match» lui a consacré sa Une avec une photo volée sur un banc parisien. Une apparition fantomatique comme celle au Stade de France fin juin, où il s’était glissé dans le public pour assister au concert d’Indochine. «Il y a un chanteur qui est assis là-bas. Quand j’avais 15 ans, j’ai volé pour aller le voir – je sais, c’est pas terrible, mais c’est comme ça. Je voudrais juste lui faire un petit clin d’œil», a lancé Nicola Sirkis avant d’entonner «Hexagone».
Depuis quatre ans, il a disparu des feux de la rampe. Pas d’interviews, pas de concerts, pas d’albums. Il n’écrit même plus sur HLM, le forum de ses fans. Du coup, la moindre de ses apparitions fait sensation. «C’est la seule star à laquelle les Français sont vraiment attachés», souligne Laurence Piau, rédactrice en chef de «Closer». «Il n’a jamais fait mystère de ses failles. Il a l’air seul: c’est faux. Tout le monde veille sur lui.» Notamment ses agents et producteurs.
«Je l’ai trop rarement au téléphone», confie Bertrand de Labbey, à la tête des agences Artmedia et VMA. «Il est mélancolique depuis longtemps mais à L’Isle-sur-Sorgue (dans le Vaucluse), où il vit 99% de son temps, il a trouvé une sorte d’apaisement. Chaque jour, il peut mesurer l’amour que lui porte le public, et cela le rend heureux.»
Sur YouTube, chacun de ses succès a été visionné des millions de fois. «Sur Télé Mélody, ses chansons sont diffusées non-stop car c’est l’un des grands noms du patrimoine», souligne Jean-Pierre Pasqualini, directeur des programmes. Fin juin, sur W9 (groupe M6), le documentaire «Le Rouge et le Noir» a séduit 1,4 million de téléspectateurs. «Une audience historique pour la TNT», se félicite Isabelle Pratlong, directrice de la musique du groupe M6. «Les plus âgés se sont replongés dans le passé et les jeunes ont découvert cet immense Monsieur, son humanité, son répertoire, son histoire. Le potentiel est tel que nous le rediffuserons, le 23 juillet.» Même agitation sur les réseaux sociaux.
Et pourquoi pas? Sorti le 9 juin, «La bande à Renaud», CD hommage de quinze artistes dont Bénabar et Raphaël, est no 1 du top album avec plus de 80 000 exemplaires vendus. «Un ‹tribute› de son vivant sans y chanter en duo, c’est rarissime», souligne Jean-Pierre Pasqualini. En novembre, son pianiste Alain Lanty est descendu le voir pour lui soumettre le projet mis au point avec le producteur indépendant Marc Hernandez. Bizarrement, c’est Universal et non Warner, la maison de disque de Renaud, qui a ensuite pris les commandes. Benjamin Biolay, Raphaël, Nicola Sirkis… le casting est plus «adulte» et plus «chic» que celui de «Génération Goldman» sorti en 2013. Nulle trace de chanteur pour «midinettes» comme M Pokora.
Pour rassurer les fans qui apprécient moyennement la présence de Carla Bruni, les proches sont là, dont Jean-Louis Aubert et Hubert-Félix Thiéfaine. Vu le succès qui fait découvrir Renaud à une nouvelle génération, un second album de reprises sortira en octobre. Julien Clerc, en studio à Londres, y chantera «Morgane de toi». Un best-of avec la voix de Renaud est prévu pour Noël. «Pfff, ce sera le 118e», râle Marie Focant. Les fans réclament les DVD manquants des concerts, dont le dernier en 2007 à la Cigale où Renaud avait chanté pendant 5h45!»
Aujourd’hui, «un retour sur scène serait compliqué», explique Bertrand de Labbey. «Tant qu’il n’a pas de chansons dont il n’est pas extrêmement fier, il préfère ne rien faire. Avec Alain Souchon, c’est le plus grand poète de la chanson française.»
François Hollande à l’Elysée est un inconvénient. «Les grandes carrières de chanteurs de gauche se sont toujours faites sous la droite», rappelle Jean-Pierre Pasqualini. «Depuis que Nicolas Sarkozy n’est plus président, Cali ne vend plus un disque.»
Au moins, Renaud n’est pas obligé de revenir pour des raisons financières. Depuis 30 ans, les royalties et les droits d’auteur tombent à coup de dizaines de milliers d’euros.
Auteur, compositeur, éditeur et producteur, il a vendu 20 millions d’albums en 40 ans. En 1985, son transfert de Polydor à Virgin était qualifié de «contrat du siècle». Il obtient 18 millions de francs d’avance. D’artiste qui touchait 10% de royalties, il va désormais en percevoir 30%. En échange, il finance ses albums. Comme il en vend énormément, la rentabilité est rapide. Au passage, il reste propriétaire de ses masters. A ces royalties s’ajoutent ses droits d’auteur. A la Sacem, Renaud est sociétaire définitif. L’organisme lui verserait près de 300 000 euros par an. Sa société Couci-Couça est bien gérée et a triplé son chiffre d’affaires depuis 2011 pour atteindre 171 000 euros.
Il possède deux propriétés (Paris et Luberon) et l’une des plus belles collections privées de BD d’Europe. «C’est un amoureux des albums anciens», témoigne Eric Leroy, expert en BD chez Artcurial. «Renaud a des milliers d’originaux, des ‹Pieds Nickelés› à ‹Astérix›. Il n’a jamais acheté par spéculation mais il a eu le nez creux. Il a emporté une planche et un crayonné de ‹Coke en stock› pour 15 000 euros. Ils valent dix fois plus aujourd’hui.» A terme, cette collection devrait être donnée à un musée. Cette générosité est caractéristique du chanteur. Il a beaucoup aidé sa famille. A produit les albums de Romane Serda. A été actionnaire de «Charlie Hebdo». «Il nous a tous tellement donné et beaucoup trop», conclut la présidente de son fan-club. «Qu’on lui fiche la paix maintenant.».
Déprimé, silencieux, le chanteur cultive le mystère. Pourtant un album hommage montre que son répertoire traverse les générations. Et ses affaires se portent bien. Enquête.
Itinéraire d’un voyou au grand cœur
Autoproclamé «chanteur énervant», Renaud a fait souffler un grand vent de contestation sur la chanson française. Son premier brûlot, «Hexagone», en 1975, le voyait régler ses comptes à la France alors gouvernée par Giscard. En bon soixante-huitard, il y canardait le bourgeois, le flic et le militaire avec force bons mots. Une antistar révoltée était née.
Grandi dans une famille d’intellectuels protestants du côté de son père et d’anciens mineurs du côté de sa mère, Renaud Séchan incarnera mieux que personne le titi parisien. Héritier d’Aristide Bruant et de Frédéric Dard, disciple de Bob Dylan et de l’humour «Hara-Kiri», il a démarré au café de la Gare avant d’être remarqué.
Le chantre des gentils losers
Auteur par plaisir et chanteur par nécessité, musicien rudimentaire, il devient le chroniqueur de la zone, du périph, et le chantre des gentils losers. «Laisse béton», en 1979, introduit le verlan sur les ondes. Féru de musette, le jeune Gavroche écrit la chanson réaliste de son époque, en jean, Perfecto, santiags et bandana, et met de l’accordéon dans son folk. Le voyou au grand cœur et le paumé sont au cœur de ses premiers textes, merveilles d’observation sociale. Gérard Lambert ou Germaine deviennent ses personnages récurrents, aux aventures dérisoires mais touchantes.
A partir de son troisième album, Renaud aborde un nouveau sujet d’inspiration: sa propre vie. Sa femme Dominique et sa fille Lolita deviennent ses héros du quotidien. Les tubes se succèdent: «Mon beauf», «Dans mon HLM», «Marche à l’ombre», ce dernier devenant une expression courante et le titre d’un film réalisé par Michel Blanc.
La crème des musiciens de studio
A partir de 1980, le chanteur soigne autant les arrangements que les mots. Son succès l’autorise à partir enregistrer aux Etats-Unis, patrie de ses idoles Bruce Springsteen et J. J. Cale. La crème des musiciens de studio est à la manœuvre sur les chefs-d’œuvre «Morgane de toi» et «Mistral gagnant», dont les ventes s’envolent à près de deux millions d’exemplaires. Il aborde de nouveaux sujets comme l’immigration («Deuxième génération») ou le show-biz («Ma chanson leur a pas plu»).
Dans les textes, les premiers contours d’une dépression se dessinent. La mort de son ami Coluche lui inspire «Putain de camion», pour lequel il n’assure aucune promotion. Ses ventes sont divisées par deux et son étoile pâlit. Après une poignée de disques plus acoustiques au début des années 1990, Renaud déserte les studios d’enregistrement jusqu’en 2002. Sur «Boucan d’enfer», album de rupture, l’écriture devient impudique mais le public le plébiscite à nouveau, au moment où la scène rap lui rend hommage. Ces nouveaux chroniqueurs de la misère sociale sont ses seuls véritables héritiers. La jeunesse de 2014 continue de s’identifier aux textes de cet homme qui n’a pas écrit de nouvelles chansons depuis près de dix ans.
Olivier Nuc – Le Figaro