Renaud Séchan: chanteur de choc

Québec Rock

N° 103, mars 1986

RENAUD
EN GUERRE CONTRE MADAME THATCHER

MUSIQUE

Renaud. Le Mistral Gagnant s’apprête à tout balayer sur son passage.

PAR ALAIN DENIS ET FRÉDÉRIC TOMESCO

Étiqueté rocker-musette de France, Renaud est malgré lui le héros de toute une génération sacrifiée… et sanctifiée. Il lui a donné un croc. Et en 1985, elle a croqué à belles dents dans son Mistral Gagnant tout neuf, la friandise préférée de son enfance, également le titre de son dernier album. Partout, le bon goût dans la bouche… sauf chez les British qui n’adhèrent pas à la rhétorique anti-Thatcher du 45t Miss Maggie. Suivent les vomissements et les coliques. Première indignée, la presse britannique. Deuxième grand frustré, Jeremy Nicholas, chanteur de troisième zone qui profite de cette polémique pour effectuer un retour parfaitement con. Renaud répond calmement : «Sa réponse est complètement nulle !» 

Harold Beaulieu
Renaud Séchan: le tombeur de Ma’ame Thatcher.

68-86. Dix-huit années que Renaud Séchan attaque et encaisse les coups. Il a secoué Mitterrand sur le nucléaire, Georges Marchais sur la «lutte des crasses» et la France, jeune ou vieillotte, à droite et à gauche, devant Springsteen, au Parc de la Courneuve, il a succombé. À Moscou, l’été dernier, il s’est écroulé lorsque 3 000 jeunes l’ont déserté. Paf ! Le déserteur, de toute évidence, ne pouvait plaire. Attaqué la veille par une escadrille de B-52 furieux chez Swann, sur Prince-Arthur, Renaud, l’après-midi de notre rencontre, avait trop à dire pour qu’on l’interrompe. Ce qui suit n’est pas une interview, mais plutôt le monologue de Renaud, dépecé en six tranches à consommer de préférence avant son retour en juin.

Lisez Renaud.

Sygma
«Margaret Thatcher, je la trouve aussi nulle que Reagan.»

«Je pensais que Miss Maggie allait faire 1 partout, balle au centre. Après la réponse de l’Anglais, ça fait 2-0 pour moi. Sa chanson est franchement plate, nulle… et xénophobe. Je m’en suis pris à une bonne femme politique que je n’aime pas. Je n’ai pas voulu faire une chanson anti-britannique. Mais ça leur a permis de ressortir l’antipathie ancestrale entre nos deux peuples. Il suffit seulement d’un prétexte pour qu’ils manifestent le mépris qu’ils nous portent. C’est souvent réciproque d’ailleurs. On est un peu les Belges des Anglais. Nous, on a les Arabes, les Belges. Les Américains ont les Polonais… vous avez les Newfies. Pour les Anglais, c’est les Français.

«Reagan, je le trouve aussi nul que Margaret Thatcher. Mais lui c’est un mec, alors peut être qu’on l’accepte mieux. Peut-être que j’attends d’une femme au pouvoir autre chose comme attitude… une autre façon de gouverner, de régler les problèmes, une façon plus humaine. C’est pour ça que j’ai eu envie de l’allumer, de me la faire.

«En France, les gens se rabattent sur la droite parce que c’est toujours l’éternel débat gauche-droite. Et puis les Français ne sont jamais contents. Ils ont eu la droite pendant vingt ans, ils ont voulu la gauche. Six mois après, la gauche s’écroulait dans les sondages. «Les Français sont des veaux», disait de Gaulle. C’est normal, c’est un peuple d’anarchistes, latin… et bordélique. Ça fout l’ambiance! 

«En 81 et l’année qui a suivi, c’était l’euphorie, Les gens croyaient que les choses allaient vraiment changer. Mais dans la vie quotidienne, les flics sont toujours des flics. L’utopie de croire que les flics socialistes seraient plus gentils que les flics de droite… En fait, le pouvoir change, mais la police reste, l’armée aussi, les fonctionnaires, les grattes papier, les administrations. Tout ça ne bouge pas. La justice, c’est toujours une justice de classe qui condamne un mec à vingt ans de prison quand il a tué un flic et qui libère, presque avec des excuses, un type qui a tué un Arabe.

«Les jeunes aussi sont désabusés. Ils se réfugient dans le rock’n’roll, la dance music, les boîtes et la dope. Je trouve ça un peu tristos. Pour les mobiliser dans la rue comme en 68, il faut menacer de couper les ondes à une FM, NRJ en l’occurrence. Il y a eu 100 000 jeunes qui sont descendus dans les rues pour réclamer le droit d’écouter Michael Jackson. Deux jours avant, il y avait une manif pour les émigrés… et il y a eu 12 000 personnes.

«Pour la pub ? Pour l’instant, non. Dans le futur, peut-être. Il faudrait vraiment que ce soit un produit qui me branche. Et puis une pub qui soit très drôle ou très belle. Il faudrait que j’aie besoin d’argent surtout (rires)! Car c’est pas notre métier, c’est pas mon truc. 

Sygma
Staline, Lénine et Kamenev: on ne choisit jamais sa famille.

«À Moscou, l’été dernier, au festival mondial de la jeunesse… Je n’avais pas trop d’illusions sur ce que pouvait être le communisme. Mais plutôt des illusions quant à la force de ces gens-là… et leur machiavélisme. Et surtout, ça m’a ouvert les yeux sur la soi-disant entente entre tes différents partis communistes européens et soviétiques. C’est un parti frère, mais pas forcément un parti ami. Vous choisissez vos amis, jamais votre famille.

«Parce que je suis arrivé là- bas, quasiment avec la caution du parti communiste français, je me suis fait démolir par le parti communiste russe. Les communistes français étaient aussi emmerdés que moi, plus même. Les Russes n’ont pas supporté que le parti frère amène dans ses bagages un artiste un peu trop libertaires à leur goût. Déjà, le fait que je puisse aller chanter là- bas, je me disais qu’il y a des choses qui bougent, des gens qui ont envie de faire changer les choses… Il y a une espèce d’ouverture… et puis j’en suis revenu.

«De retours à Paris, je me suis mis écrire. Mistral Gagnant le résultat de toute ma révolte… communiste-soviétique et autre. 

Alpha
Bruce Springsteen: «L’histoire se souviendra et te remerciera».

Un soir, je bouffais dans un restaurant et on me dit: «Tu sais qui bouffait là hier? Bruce Springsteen!» J’ai dit: «Wow ! C’est pas possible, il fallait me téléphoner, enfoiré!» Le patron, comme c’était un restaurant italien, ne le connaissait même pas. «Ma, qui cé céloui-la? Zé né connais qué Miké Zajjer et Michel Platini!» Vraiment! Toujours est-il que j’ai su que Springsteen était à l’hôtel Warwick Je me suis dit: «Putain, je vais aller le voir!» Il chantait samedi et dimanche à Paris.

«Tout le monde a dû lui offrir du vin pendant toute sa tournée, c’est nul. Fallait que je lui lasse un cadeau, mais mieux. Je me suis dit: «Je vais lui offrir ma guitare… une Telecaster 59 rouge, très belle, très beau son.» Et je me suis pointé à l’hôtel avec ma guitare sous le bras. Je ne voulais pas le rencontrer, j’avais trop peur… et d’ailleurs, je n’y croyais même pas. J’ai déposé la guitare à la réception en disant: «Portez cette guitare à Monsieur Springsteen ou à son manager, mais à personne d’autre». J’ai mis un petit mot dans lequel j’avais dit, dans un anglais super balaise parce qu’on m’avait aidé: «Salut, je suis Renaud, tu me connais pas, mais je te connais un peu… beaucoup même. Je suis chanteur, ceci cela. Je voulais te filer ma guitare pour tout ce que tu as fait pour les chômeurs en France, les mineurs en Angleterre et pour les enfants d’Afrique à travers USA For Africa. Quant à ce que t’es fait pour le rock’n’roll, l’histoire se souviendra et te remerciera.» Et j’avais terminé par: «Je serai dans la foule dimanche. Tu ne peux pas me rater, j’ai les cheveux longs et un blue jean!»

«Et le dimanche, j’avais le cœur qui battait à 140. Je me retrouve dans le concert avec 60 000 personnes, dans le carré des invités. À l’entracte, il y a une fille de le production qui me prend le bras : « Renaud, viens vite, y a Springsteen qui veut te rencontrer, te dire merci et tout.» J’étais sûr que j’allais me retrouver comme un môme devant son idole…

«J’ai couru derrière, backstage. Et là, j’ai vu Clarence Clemons, Madame Springsteen et Max Weinberg qui jouaient au ping-pong. J’étais là, j’avais peur, peur! Y avait aussi Caroline de Monaco qui avait eu droit à une audience. «II va vous recevoir dans cinq minutes dans sa caravane, me lance une fille. Elle revient «Are you Mister Renaud?» Au moment où j’allais monter, Springsteen descend de sa caravane. «Hi man!» (Renaud serre la main à la façon d’Erik Le Rouge)… et ça fait peur. Et en plus, il est plus petit que moi…

«II était tout humble et mignon. Il se penchait en avant avec ses petites mains croisées sur son buste. Tout maigre. Et il disait: «Thank you, thank you, thank you!» C’était vachement touchant. Et après, il m’a demandé si je faisais du rock’n’roll. J’avais envie de lui dire que quinze jours avant, j’avais eu deux fois plus de monde que lui au même endroit… mais je n’ai pas osé! Et après deux minutes, il m’a serré la paluche et il est parti. Je ne me suis pas lavé la main depuis!

Sygma
Jacques Higelin.

– Les trois plus grands rockers?

– Springsteen, Elvis et Mick Jagger.

– Et du côté francophone?

– Du côté francophone? Sais pas. Il n’y a pas de grands rockers en France.

– Allez, un effort!

– Bon! Higelin.. Euh… Johnny… Euh… et puis moi. (Rires) Voilà. 🟥

  

Sources : Québec Rock et Le HLM des Fans de Renaud