Thierry-la-fronde (Séchan)

La Presse

MONTRÉAL, MERCREDI 16 JUILLET 1997

ÉDITORIAL / ARTS ET SPECTACLES

Grandeurs et misères de la provocation

ALAIN BRUNET

Thierry Séchan, qui chantera bientôt aux FrancoFolies de Montréal (les 4 et 5 août) et qui lancera à Montréal son premier album (Embrasse-la, distribué par Analekta), ne s’était pas fait que des potes en publiant ses deux tomes de Nos amis les chanteurs, tissé de monographies pour le moins caustiques. L’artiste français en a fait carrément ruer dans les brancards lorsqu’il a signé un billet incendiaire dans l’hebdomadaire Minute, réputé pour ses allégeances d’extrême-droite.

« La droite réactionnaire, la droite nationale, la droite chrétienne, la droite du panache, la droite de la seule France, cette droite-là qui est à des années-lumière de la droite maastrichtrienne, cette droite n’a pas à rougir de son héritage intellectuel », écrivait entre autres le frangin de Renaud dans son fameux billet.

« Il est temps que l’intelligentsia de droite lève la tête. N’ayez pas peur, dit le Christ. Nous n’avons à redouter que l’intelligence de nos ennemis. Autant dire que nous n’avons rien à craindre », concluait-il.

Publié en mars dernier, le texte de Séchan s’intitulait Où sont passés les intellectuels de droite ? et fut qualifié de « coup de gueule salutaire » par la rédaction de l’hebdomadaire. Plusieurs journalistes, promoteurs et artistes européens n’ont pas vu les choses ainsi. Un échantillon ? Quelques compatriotes de Thierry-la-fronde, invités au Festival d’été de Québec, l’ont carrément traité de disjoncté. Joint à son domicile parisien, le principal intéressé a le rire narquois lorsqu’on lui demande d’expliquer davantage la position défendue dans son billet controversé. Et, courtois, il s’exécute.

« Au moment où la gauche caviar m’agaçait terriblement, à l’époque de la loi Pasqua (qui avait pour mandat d’expulser tous les immigrants dont la situation n’était pas régularisée en France), qui était scandaleuse (tout le monde était d’accord), on avait eu brusquement l’impression que toute l’intelligenstsia de gauche s’était mobilisée. Pour moi, c’était alors un geste provocateur que de poser la question Où sont passés les intellectuels de droite ?

« Le but de cette action était plutôt de lancer un débat intellectuel… qui n’a pas eu lieu ; ça a été plutôt l’invective et l’insulte. On m’a surtout reproché d’avoir publié dans un périodique d’extrême-droite, c’est le paradoxe, du reste. J’ai beaucoup d’amis juifs, et plusieurs m’ont dit que j’avais fait une erreur terrible ; pas celle d’avoir écrit ce texte, mais bien de l’avoir publié dans Minute.

« On ne s’est jamais interrogé sur la qualité de mes arguments, des questions posées, dont la suivante : de façon scandaleuse, la gauche n’a-t-elle pas confisqué une portion importante de l’héritage culturel français en mettant de côté les artistes de droite ? Pourtant, les écrivains de gauche diront tous que Céline est un des grands écrivains du XXe siècle. Mais ils ne le diront pas à la télévision, parce que Céline est marqué par son antisémitisme et son collaborationnisme. »

Thierry Séchan aurait donc voulu remettre les pendules à l’heure en acceptant la tribune que lui offrait le périodique, une sorte de Canard enchaîné d’extrême-droite pour reprendre son expression. Mais, politiquement, où se situe l’artiste ? « Je dis souvent que j’ai le coeur à gauche et l’esprit à droite, répond-il. Ma tradition littéraire, celle de l’héroïsme ou de l’amour courtois, elle est de droite. Par contre, question justice sociale, redistribution des richesses, rôle de l’État, je suis essentiellement à gauche… » En bout de ligne, Thierry-Ia-fronde estime-t-il avoir usé de la bonne stratégie ? « Je ne peux rien regretter, parce que je n’aurais jamais pu publier ce texte dans un autre journal que Minute. Parce que les journaux français sont tous consensuels, politiquement corrects, qu’ils soient de gauche ou de droite.

« Tout le monde sait que je suis un provocateur. On me dit, Thierry, il y a un âge où il faut arrêter, il faut plutôt se mettre au travail sur la beauté, sur l’amour. Mais je fais ça aussi ! Très curieusement, les gens s’intéressent beaucoup plus à mes provocations qu’à mes poèmes ou mes livres d’amour sur les femmes… »

   

Source : La Presse